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Euthanasie : le débat manipulé

Publié le 19 Déc 2013 à 11:50 Éthique 4 commentaires

Sans vouloir, disait-il, légiférer sur l’euthanasie, le Président de la République avait promis des Etats Généraux sur la fin de vie.

Question douloureuse, difficile et importante tant elle nous concerne tous puisqu’elle touche au sens même de la vie et de la mort. Une question fondamentale qui justifie qu’on prenne du temps – loin des émotions instrumentalisées ou des pressions des lobbys – pour s’interroger sur le rôle de la société, de la médecine, de l’Etat, de la famille, dans la façon d’accompagner cette ultime étape de la vie.

En fait d’Etats Généraux, nous avons eu droit à un simulacre de consultation. Il annonce une véritable manipulation de l’opinion. Un institut de sondage, l’Ifop, a réuni – tenez vous bien – 18 citoyens choisis « pour refléter au mieux la diversité de la population française et illustrer la variété des points de vue ». Ce panel représentatif appelé pompeusement « conférence citoyenne » a auditionné des personnalités puis rendu son rapport. On peut le consulter ici. Il faut le lire. Après trois week-end de réflexion, nos 18 compatriotes préconisent deux mesures choc : la reconnaissance du droit légitime au suicide assisté et la légalisation des exceptions d’euthanasie.

Le suicide assisté : un progrès ?

On découvre d’abord que parmi ces 18 personnes censées nous représenter, 18 sont pour le droit au suicide assisté. 100%. C’est ça la « variété des points de vue ».

Cette assistance au suicide serait reconnue comme un droit des personnes en fin de vie ou atteinte d’une maladie incurable ou irréversible. On va bien au-delà de la fin de vie. Une « maladie incurable », ce peut être la maladie d’Alzheimer par exemple, ou certaines maladies psychiatriques, ou d’autres maladies incurables avec lesquelles on peut vivre plusieurs années ou qui peuvent se déclarer tôt. Et que dira-t-on du handicap ? Vous allez dire qu’on exagère… Mais en Belgique, les derniers cas que la Commission de Contrôle vient d’accepter concernaient des jumeaux de 45 ans, nés sourds et qui allaient devenir aveugles. Et aussi une femme anorexique. Oui, vous avez bien lu.

La question n’est donc pas de juger de la détresse ou d’évaluer la souffrance. On doit bien sûr lutter contre toute souffrance. La vraie question, la voici : est-ce vraiment un progrès que d’aider les gens à se supprimer ? Que devons-nous attendre de notre société ? Qu’elle aide les gens à mourir « proprement » ou qu’elle les aide à vivre, à donner du sens à cette période de leur vie ? Le Professeur Bernard, premier président du Comité d’Ethique, disait : « quand on ne peut plus donner de jours à la vie, il faut donner de la vie aux jours ». N’est-ce pas là la bataille que nous devons tous ensemble gagner : lutter contre la douleur, entourer la personne, lui redonner le désir de vivre les jours qui viennent, lui faire sentir qu’elle est aimée jusqu’au bout, que sa vie – même abimée – est digne et a du sens ? Qui pourra en juger autrement ? Et sur quels critères ?

L’Etat mobilise de nombreux moyens dans un courageux « programme national d’action contre le suicide ». Mais comment peut-il lutter contre ce fléau qui emporte des vies submergées par la souffrance ou la désespérance et en même temps favoriser certains suicides ? Y aurait-il des bons et des mauvais suicides ? De bonnes et de mauvaises raisons de se supprimer ? Des suicides à empêcher et d’autres à assister ? Où est la cohérence ? En acceptant d’introduire le suicide dans le panel des solutions possibles, notre société révèle le mal dont elle souffre : sa désespérance.

L’exception d’euthanasie : la porte ouverte

Nos 18 citoyens expliquent par ailleurs qu’il pourrait y avoir des cas « exceptionnels » où le malade ne peut plus donner son consentement. Il n’a rien demandé, mais puisqu’il n’est plus conscient, si on se met d’accord autour de lui, on peut – mais c’est vraiment exceptionnel, hein… ? – le tuer. Enfin … pratiquer « une exception d’euthanasie ». Oui. Vous avez encore bien lu. Sur la même page, le rapport réussit le tour de force de redire « nul ne peut disposer sans son consentement de la vie d’autrui » et en même temps « nous sommes favorables à une exception d’euthanasie quand il n’existe pas d’autre solution (pas de consentement direct du patient) ».

Pas besoin de démonstration, l’histoire le fait pour nous : toute exception ouvre la porte à la banalisation. Il est du coup assez insupportable qu’on puisse encore oser nous faire croire à la possibilité d’en rester aux seules exceptions. L’exemple de la Belgique est criant de vérité, à deux heures de TGV.

Notez qu’il ne s’agit en aucun cas de s’acharner sur le malade. On doit même soulager la douleur, y compris en donnant des traitements antalgiques puissants qui peuvent  affaiblir la personne et donc abréger indirectement sa vie. Mais on ne peut jamais donner la mort.

Un défi pour nous tous 

Face à la déferlante médiatique et l’offensive politique qui reprend, personne ne doit rester passif ; ce serait être complice. Voici quelques moyens simples pour réagir concrètement :

–       Dénoncer le mensonge. On commence toujours par changer le vocabulaire. Madame S. Royal disait récemment sur Itélé : « ne parlons pas d’euthanasie, ça fait peur. Parlons de la possibilité de mourir dans la dignité ». Dénonçons cette manipulation des sondages : vous en connaissez, vous, des gens qui veulent mourir dans l’indignité ? Personne n’aime souffrir et le désire encore moins ! Mais cela ne veut pas dire qu’on souhaite une injection létale. Tous ceux qui se dévouent dans les soins palliatifs le disent : quand les personnes en fin de vie sont entourées, accompagnées et aimées, les demandes d’euthanasies tendent à disparaître, certains échanges renaissent, certains sourires reviennent, les patients et leurs familles s’apaisent (il faut lire ce témoignage paru dans Rue89).

–       Réagir : écrivez aux médias pour qu’ils offrent la parole à tous et pas seulement aux partisans de l’euthanasie. Nous allons être abreuvés d’histoires personnelles, de cas particuliers tous plus bouleversants les uns que les autres. Il ne s’agit pas d’être insensibles, mais de ne pas laisser place à l’instrumentalisation de l’émotion et de la souffrance. Souvent, les témoignages mis en avant vont dans le même sens. Qui parlera des autres ? (par exemple ici ou ici , ce dernier venant d’une personne « profondément athée »).

Ecrivez à vos élus, prévenez-les que vous faites de ce sujet un sujet majeur pour leur réélection. Demandez-leur ce qu’ils font pour offrir les soins palliatifs à tous, comme la loi Léonetti s’y engageait. Chez les médias et chez nos élus, un courrier porte toujours.

–       Se former : lisons, travaillons le sujet. Par exemple, en consultant régulièrement les infos et les travaux du site d’Alliance Vita  en pointe sur ce combat pour la vie. Prenons tous au moins 3 minutes pour lire ce texte court de Mgr Hervé Giraud sur le sens de la fin de vie. Interrogeons les médecins que nous connaissons, intéressons-nous aux soins palliatifs ! Beaucoup ne savent pas qu’il y a là une véritable alternative. Lisons ou relisons ce que l’Eglise dit sur le sujet. Depuis 2.000 ans, elle a l’expérience de l’accompagnement de la fin de vie. Avec tant d’autres, elle a pensé la vie et la mort. Etonnant d’ailleurs – ou révélateur – qu’aucune religion n’ait été auditionnée… alors qu’encore 70 % des obsèques sont religieuses. La dimension spirituelle n’est pas absente de la fin de vie.

–       Cultiver la solidarité : le scandale, le vrai scandale, c’est que des personnes puissent encore mourir isolées et désespérées. Parfois dans nos propres familles, dans les maisons de retraite, dans les hôpitaux. Cette question de la fin de vie est un formidable défi lancé à notre capacité d’aimer jusqu’au bout. Un défi lancé à la solidarité intergénérationnelle. Inventons des liens, prenons le temps de visiter, occupons-nous de notre voisine âgée, passons voir nos anciens, visitons les malades… ! Que chacun se sache aimé au cœur même de sa fragilité, que nul ne se sente abandonné face à l’épreuve de la souffrance, de la maladie et de la mort.

Les Padre

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À propos de l'auteur :

  • anne

    ·
    Petits témoignages sur l’euthanasie courante
    aux Pays-Bas.

    Habitant depuis 15
    ans aux Pays-Bas, berceau de la tolérance et de la liberté
    individuelle, je souhaite mettre en garde les indécis en ce qui
    concerne l’euthanasie active. Ceci est un extrait de ma vie personnelle.
    Je ne suis ni médecin, ni psychologue, ni politique mais actuellement
    femme au foyer. Je crois que c’est mon devoir de témoigner envers
    ceux qui n’ont pas l’expérience de l’euthanasie active
    et légalisée.

    Le paradis sur terre:
    j’habite dans une belle maison de briques rouges, mon mari va en vélo a son
    travail, la meilleure amie de ma fille a deux mamans mariées il y a bien
    longtemps en bonne et due forme à la mairie, je peux acheter légalement des
    joints de bonne qualité et pas chers au coin de ma rue. Le Paradis sur terre
    pour beaucoup quand on entend les souhaits des Français aux dernières élections
    présidentielles.

    Elle est devant la
    porte de la maison: « Elle est décédée. » La compagne de son père a
    rendu l’âme lundi dernier. On attendait la mauvaise nouvelle depuis des mois
    déjà,cancer généralisé en phase terminale sur cette pauvre femme de 58 ans, la
    compagne de son père. Et pourtant, je n’observe pas seulement de la tristesse
    sur son visage. Elle a l’air anéantie, choquée. Je n’ose encore rien demander
    mais j’en soupçonne la raison. « J’étais tellement inquiète pour mon père qui s’occupait d’elle
    24h sur 24 et dans la logistique des obsèques que j’oubliais que je l’aimais,
    bien que je pensais lui avoir dit au revoir a temps ». Elle n’était pas
    encore morte, mais ses obsèques date et heure étaient déjà programmées. Sa
    demande d’euthanasie active qu’elle avait mis en place avec son médecin, il y a
    longtemps déjà lors de son premier cancer, et qu’elle reportait depuis un
    moment sera exécutée le lendemain, lundi. Le sentiment de paix qu’ils avaient
    trouvé ce dimanche a disparu, laissant un énorme vide qu’ils n’avaient pas
    encore ‘prévu. Cette histoire n’est malheureusement pas un cas isolé, et se
    répète dans mon entourage, sans aucune exception. On pense bien faire, être
    prévoyant et organisé, ne rien laisser au hasard et surtout soulager de ses
    douleurs la personne aimée. La laisser mourir dans la dignité, lui laisser le
    contrôle de l’incontrôlable: la date et l’heure de sa propre mort. Bilan:
    l’entourage se trouve anéanti.

    Mon ami Louis est
    venu prendre le café la semaine dernière. Son père, qui l’avait délaissé
    pendant sa jeunesse, voulait aussi l’euthanasie active, il était insupportable
    pour le personnel soignant d’ailleurs disait-il en riant, et l’équipe médicale
    était prête a opérer cela. Louis a refusé catégoriquement et a fait appel à un
    autre médecin qui a revu son cas, changé son traitement: deux semaines plus
    tard père et fils étaient ensemble dans la voiture « tu m’as sauvé la
    vie » lui a-t-il dit. Son père s’est éteint naturellement dans un autre
    centre pour personnes âgées, deux ans plus tard.

    « C’etait une
    erreur », j’entends de la famille voisine, soulagée de pouvoir utiliser
    cette solution moderne a l’époque, plusieurs années après le décès sous
    euthanasie active de la mère de famille en cancer terminal. Ou encore une
    situation presque humoristique que m’a raconté ma tante a propos d’ un couple
    d’amis proches: la secrétaire du médecin généraliste qui téléphone, le mari
    avait fait une demande d’euthanasie dans le cas de son cancer incurable:
    « Le docteur Freek ne peut vous euthanasier la semaine prochaine comme vous
    le souhaitiez, ni celle d’après car il sera parti en vacances, par contre il a
    un trou après-demain a 15h20 si ça vous arrange. Ca ira? Ok donc je note, votre
    euthanasie est prévue après demain jeudi’. Vite, vite, dîner inoubliable
    organisé avant ce jour, on parle des heures et des heures, on profite a fond
    des dernières heures ensemble. Puis vient la dépression terriblement difficile à
    soigner de la conjointe. Selon ma soeur médecin cela est similaire à une
    dépression que l’on rencontre chez les proches à la suite d’une mort violente.
    Mais l’euthanasie n’est-elle pas une mort violente, même quand on est mourant?

    Ce soir, une maman
    de l’école me raconte entre deux bricoles que sa voisine de 79 ans,
    souffrant terriblement d’un cancer de l’estomac avait son anniversaire aujourd’hui,
    mais qu’elle avait demandé l’euthanasie pour fin septembre. Pronostic est de
    quelques mois, qu’est-ce que ça change? « Que dois-je lui dire? Me
    demande-t-elle, je peux lui dire bon anniversaire mais bon elle veut
    mourir » De fil en aiguille je comprends qu’elle a repris le contact, rompu
    il y a longtemps, avec sa fille et que leur relation s’améliorait avec sa
    maladie et que c’était presque dommage. Je lui ai répondu ce que je viens
    d’écrire et peut-être serait-il utile de parler de cela a la fille de cette
    dame. Puis je termine « Embrasse-la bien fort et dis-lui que heureusement
    elle est encore là pour que tu puisses la féliciter pour ses 79 ans et lui
    souhaiter la paix, celle dans son coeur et la paix dans sa famille… »

    (Texte
    original : Anne, mère de famille résidant aux Pays Bas)

  • Etienne Grosjean

    Je suis d’accord avec l’opinion de l’Eglise et de la majorité des religions sur la valeur de la vie sur le plan théorique. Sur le plan pratique, c’est un avis de jeune et en bon état physique et en plus, il y a des gens qui n’appartienne à aucune religion. Il y a des quantité de suicides pour une infinité de raison, pourquoi empêcher ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes d’être aidé? La situation actuelle où cela se passe sous la table ou cela se termine en procès est intenable. La loi (Différente de l’Eglise car il y a séparation de l’Eglise et de l’Etat) doit trouver quelque chose avec, par exemple, une certitude que la personne le veut indépendamment d’autres. le veut de manière répété, etc. C’est ceci qui doit être débattu. En principe, la question de douleur est résolue mais pas celle de qualité de vie… C’est une décision hautement personnelle.

    • Etienne Hamelin

      J’espère que j’aurai le droit de mourir dans la dignité : la plus grande dignité, c’est d’être entouré de gens qui *ne veulent pas* ma mort.

      Bien sûr des valides se suicident, bien sûr des personnes infirmes ou âgées désirent le suicide. C’est inévitable dans un monde désabusé qui ne sait plus où chercher du sens. Mais rappelons que pour la loi, laisser quelqu’un se suicider sans réagir relève de la non-assistance à personne en danger. Et je considère qu’entretenir le désir de suicide chez quelqu’un d’accablé c’est également une non-assistance à personne en danger.

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