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Retour sur une photo

Publié le 07 Mai 2016 à 18:34 Politique 2 commentaires

Vendredi 6 mai, Madame Vallaud-Belkacem publie sur les réseaux sociaux une photo d’elle saluant respectueusement le pape François, avec ce commentaire : « Heureuse d’avoir pu dire au pape François combien ses actes et ses propos portaient bien au-delà de la communauté catholique ». Elle avait été envoyée par le gouvernement pour représenter la France à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne au Pape.

Nous publions cette photo à notre tour sur nos murs Facebook et sur Twitter avec ce commentaire : « Ne soyons pas dupes des calculs politiques qui peuvent se cacher derrière ce genre de com’. Mais on peut tout de même croire malgré tout que ces petites choses montrent bien que la parole du Saint-Père – et de l’Eglise – reste attendue par tous, bien au-delà des fidèles catholiques. La figure du pape continue de fasciner, même les « puissants » de ce monde. Tout cela doit nous encourager à assumer sans complexe le message de l’Eglise et à témoigner joyeusement de notre joie de croire ! ».

Immédiatement, cette photo déclenche une avalanche de commentaires qui pour certains sont d’une violence impressionnante, contre la ministre accusée de double jeu, parfois même contre le pape accusé, au mieux, de se faire berner, au pire de trahir. Face à ce déferlement, François Morinière, ancien directeur général de l’Equipe, ne pourra s’empêcher de réagir sur Twitter : « Une ministre fait un tweet respectueux du pape et les insultes fusent. Le monde est devenu fou ! ».

Tout cela fait réfléchir…

Des cicatrices qui demeurent

Derrière cette violence, il y a une vraie colère à entendre, une souffrance même, qui ne s’est pas éteinte depuis 2013. Les cicatrices demeurent et les plaies semblent même encore à vif. La fracture est profonde. Il y a des raisons légitimes à cela. Najat Vallaud-Belkacem fut une des figures du « Mariage pour Tous » et de la déconstruction de la famille telle que nous l’entendons. Elle n’est pas celle qui a démontré le plus de compréhension, ni de bienveillance pour ceux qui se sont opposés au projet de loi en question. Elle a même fait du zèle avec la promotion de la théorie du gender à l’école et les ABCD de l’égalité… Elle incarne aussi, et porte une réforme du collège critiquée de toute part, et fait preuve là-aussi d’un certain mépris pour ceux qui osent dénoncer son projet. On se souvient de sa sortie sur les « pseudo-intellectuels ». Derrière un sourire à toute épreuve, Madame Vallaud-Belkacem porte une idéologie libertaire assumée. Certains la considèrent comme redoutable car elle est assurément douée. Au passage, on ne pourra me soupçonner de complaisance pour ses idées libertaires : j’ai pu débattre avec elle sur France 2 en 2013 et l’échange fut… franc.

En même temps, cette colère ne doit pas nous faire perdre tout discernement.

Le combat des idées ne doit jamais dériver vers un combat contre les personnes

C’est difficile, mais si nous voulons rester chrétiens dans la façon même de mener nos combats, nous n’avons pas le choix. Dénoncer le mal ou les idées d’une personne ne peut justifier de réduire cette personne à ses idées ou au mal causé. Rien ne justifie l’insulte, le manque de respect ou les attaques personnelles. C’est d’autant plus difficile en politique, vu la violence des débats. Je sais bien que nous subissons nous-mêmes ces insultes et ces caricatures. Mais notre témoignage ne sera pas crédible si nous faisons simplement comme tout le monde. Là comme ailleurs, on peut attendre un peu plus des chrétiens que nous sommes. Cela peut demander un véritable héroïsme ou une certaine classe. Cela n’affaiblira en rien nos convictions. Au contraire, la justesse de celles-ci en sera d’autant plus soulignée. Il ne s’agit pas simplement de combattre, il y a aussi la manière de le faire. La fécondité de nos engagements en dépend tout autant.

Il nous faut aussi garder un regard capable d’espérance

Ne soyons dupes de rien. Les ressorts de la communication expliquent que rien n’est complètement gratuit dans ce que l’on choisit de publier. Nos intentions sont souvent mêlées. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous réjouir sans renoncer pour autant à la prudence. Le reflexe du « tout est pourri », « rien de bon ne peut sortir d’untel », « ils sont tous mauvais à 100% » n’est tout simplement pas chrétien, ni intelligent. On ne peut pas cultiver un regard désespéré sur le monde, ni sur le monde politique, ni sur les dirigeants politiques eux-mêmes. Si nous cultivons cette désespérance, cela nous amènera forcément au renoncement et au désengagement. C’est une mentalité de perdants.

Un dirigeant politique dit du mal du pape ou ne veut pas le voir ? Nous sommes légitimement scandalisés. Un dirigeant politique dit du bien du pape ou va le voir ? Nous sommes encore scandalisés car nous le soupçonnons de mentir ou de jouer un double jeu ! Alors, que doit donc faire le dirigeant politique ??!! Soyons résolument de ceux qui croient qu’il doit aller voir le pape. Car même le plus endurci ou le plus calculateur ne sortira pas indifférent d’une entrevue avec le Saint-Père. On ne se retrouve pas devant le successeur de Pierre, le vicaire du Christ, le chef d’un milliard de catholiques, sans être impressionné. Il faut croire au travail de la grâce. Malgré tout.

Ne soyons dupes de rien. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous réjouir que le pape fascine autant les « puissants » de ce monde. Comme s’ils reconnaissaient d’eux-mêmes qu’il a quelque chose de plus. Quel autre dirigeant porte ainsi une fonction qui a deux mille ans d’histoire ? Quel homme au monde incarne à ce point le lien entre le ciel et la terre ? Quel dirigeant a une parole qui porte autant, interpelle et éclaire, sans avoir ni armée, ni compte en banque, ni capacité de chantage pour appuyer ses déclarations ?

Madame Vallaud-Belkacem reconnaît publiquement que les paroles et les gestes du pape portent bien au-delà de la communauté catholique. Comment ne pas s’en réjouir ? Qu’a-t-elle franchement à gagner de le reconnaître ? Et si c’était simplement l’expression sincère d’une réelle admiration pour celui qu’elle a rencontré ? Devrait-elle alors se taire ? Ce pape est bien celui qui a réaffirmé dans son exhortation apostolique le mariage fondé sur la complémentarité homme-femme. Ce pape est bien celui qui a dénoncé « le crime atroce » de l’avortement. Ce pape est bien celui qui appelle les pays européens à ne pas fermer les yeux sur la détresse des plus pauvres et des plus fragiles. C’est bien ce pape qui dénonce le chômage de masse et donc l’échec de nos politiques en Europe. Madame Vallaud-Belkacem le sait bien. Mais au-delà du fossé idéologique qui les sépare, elle ne peut taire l’impression – la photo est parlante – que lui fait ce géant de la foi, et le respect, voire même l’attente, qu’elle a pour sa parole et sa fonction. On ne peut que s’en réjouir et la remercier de le dire publiquement. Cela ne nous aveugle en rien sur le reste.

Critiquer, mais aussi encourager

Si les catholiques s’enferment dans une critique systématique, non seulement ils deviendront stériles dans l’action, mais ils vont perdre toute crédibilité. La force des catholiques, c’est leur liberté de pensée. Nous ne sommes pas prisonniers d’un camp ou d’un autre. Nous voulons être capables d’encourager le bien où il se fait, tout en continuant à dénoncer le mal où il se montre. Nous serons crédibles pour dénoncer, si nous sommes tout aussi capables d’encourager ce qui va dans le bon sens. Être seulement contre, et tout le temps contre, risque de nous rendre déprimés. Cela ne donnera pas beaucoup envie de rejoindre nos combats. Il nous faut savoir être pour. Il nous faut construire. Il nous faut proposer, c’est-à-dire incarner notre idéal dans des propositions positives et réalistes. Saint Thomas d’Aquin disait : « toute vérité, dite par qui que ce soit, vient du Saint-Esprit » (Somme théologique, I-II, q. 109, a. 1, ad 1). Il nous faut savoir reconnaître et coopérer avec ceux qui ne pensent pas comme nous, lorsqu’on peut se retrouver sur un sujet particulier.

Prenons un exemple tout simple : il faut regretter qu’on n’ait pas entendu les catholiques soutenir la loi portée par Madame Vallaud-Belkacem puis Madame Rossignol pénalisant les clients de la prostitution. Au nom du refus de la marchandisation du corps de la femme, on ne peut pas se battre contre la GPA et accepter cette marchandisation dans la prostitution. Affirmer que le client a une responsabilité était quand même un minimum, plutôt que de pénaliser les femmes qui sont majoritairement aux mains de réseaux. Bien sûr, cela ne fera pas disparaître le fléau de la prostitution. Mais tout comme l’esclavage ou la GPA, il faut vouloir l’abolir et non simplement l’organiser ou l’encadrer. Padreblog avait pris position ici.  Soutenir cette loi qui allait dans le bon sens n’empêchait en rien de s’opposer à d’autres lois portées par les mêmes personnes. La cohérence nous rendra au contraire toujours plus crédibles.

Fidélités à nos convictions, respect et ouverture aux personnes. Courage pour dénoncer le mal, audace pour construire. Lucidité et bienveillance, exigence et miséricorde. Force et douceur ! Il faut maintenir à chaque fois l’équilibre. La ligne de crête est rude à tenir. Elle est pourtant le seul chemin qui convienne aux chrétiens que nous sommes.

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À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

39 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).