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Dialoguer avec l’islam : une réponse de Bisounours ?

Publié le 08 Nov 2020 à 19:14 Foi Aucun commentaire

Tristesse et colère ! Tels étaient les sentiments qui habitaient la plupart d’entre nous après les assassinats sauvages de Samuel Paty, Nadine Devillers, Vincent Loquès et Simone Barreto-Silva. Comment peut-on en venir à tuer des innocents – à les décapiter même ! – au nom de Dieu ? Sinistre barbarie… Et ce ne sont pas les sempiternels refrains sur le « vivre-ensemble » et la « fraternité » qui nous ont vraiment calmés. Alors maintenant, que faire ?

Il est évident qu’une réponse ferme et courageuse à la violence islamiste doit enfin être apportée sur le plan politique. Les attentats terroristes s’enchaînent sans que l’on parvienne à enrayer cette spirale infernale. Ça suffit ! Toutefois, la réponse ne pourra pas être seulement politique et policière. Nous pouvons combattre la violence islamiste par la loi et l’usage de la force, mais cela éradiquera-t-il vraiment la racine du mal ?

La sécularisation : boulevard du fanatisme

Dans un petit essai très éclairant (Du fanatisme, Cerf, 2020), le frère Adrien Candiard, un dominicain qui en connaît un rayon sur le monde musulman, constate que le fanatisme islamiste est l’un des symptômes de la crise traversée aujourd’hui par l’islam. Le courant salafiste y est porteur d’une vision selon laquelle Dieu est absolument transcendant. Puisque Dieu est radicalement différent du monde créé, notre langage est incapable de dire la moindre chose sur lui : nous sommes condamnés à ne pas le connaître.

Selon les salafistes, on ne sait donc pas qui est Dieu mais on sait en revanche ce qu’il veut, grâce au Coran. Et c’est là que ça dérape, car le fanatique en vient à identifier Dieu à ses commandements, qui se retrouvent alors investis d’une puissance absolue. Par conséquent, ceux qui n’obéissent pas aux commandements d’Allah sont considérés comme des infidèles blasphémateurs. Voilà visiblement le projet des islamistes : nous faire obéir à ces injonctions divines, de gré ou de force. Comprendre cela, ce n’est pas justifier l’horreur mais c’est réaliser que, derrière ce qui apparaît comme une démence psycho-religieuse, se cache une forme de rationalité, bien limitée on en convient. Cela a au moins le mérite de nous ramener sur le champ de la raison.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, en expulsant Dieu du champ de la raison sécularisée, le monde occidental s’empêche de répondre à cette « théologie » mortifère. À force de coup de boutoirs répétés contre la religion, on a fait sortir le bon Dieu de l’espace public pour l’enfermer dans l’intimité des consciences et des chapelles. La laïcité est devenue laïcisme, quand elle n’est pas un athéisme. Si les caricatures de Charlie Hebdo sont – dans l’espace médiatique – le seul discours sur Dieu qui demeure, c’est pauvre… Le terrain du discours religieux est alors déserté et la propagande fanatique a tout le loisir de prospérer, sans résistance.

L’incident de Ratisbonne

On parle aujourd’hui d’enseigner « le fait religieux » à l’école. Mais ne doit-on pas aller plus loin et prendre au sérieux la pensée religieuse en tant que telle ? Ce n’est pas parce que le discours religieux mobilise la foi qu’il ne peut pas être rationnel, ouvert à la discussion et à la critique publiques. Il serait aussi souhaitable que les cours de philosophie en Terminale abordent davantage la question de Dieu, pas seulement du côté du soupçon (Nietzsche, Freud, Marx) mais aussi du côté d’une affirmation de Dieu (Aristote, Augustin, Descartes).

Cela ne nous rappelle-t-il pas quelque chose ? Ratisbonne, 2006. Benoit XVI revient dans son ancienne université pour donner une conférence sur la foi et la raison. Dans ce discours, le pape critique justement la tendance occidentale à « exclure la question de Dieu » de la raison. Pour montrer qu’il y avait au Moyen Âge de la place pour un débat théologique franc et intelligent, le pontife allemand cite un passage où l’empereur chrétien Manuel II Paléologue vient questionner un érudit musulman persan sur le djihad : « Dieu ne prend pas plaisir au sang et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas recourir à la violence et à la menace ».

Cette petite phrase va embraser le monde musulman. Or, cette polémique a totalement occulté le fait que le discours de Ratisbonne était d’abord une critique de la modernité et d’une raison « qui reste sourde au divin et repousse la religion dans le domaine des sous-cultures ». Cet appel au dialogue théologique a tout de même été entendu par une centaine de dignitaires musulmans qui saluèrent la volonté de dialogue du pape et se refusèrent à lui réclamer des excuses [1]. Tout en critiquant certains points du discours, mais c’était justement ça l’esprit !

Pour un dialogue des intelligences sur la question de Dieu

Ce ne sont pas bien sûr des conférences interreligieuses qui vont immédiatement arrêter le bras armé d’un terroriste. Mais prenons au sérieux cet avertissement de Benoit XVI : le dialogue entre chrétiens et musulmans est « une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir » [2]. Attention, pas le dialogue de salon où l’on se fait des courbettes hypocrites ! Non, un dialogue intelligent, franc, critique. Un dialogue où l’on parle non pas de soi mais de Dieu. Or, Dieu, personne ne le possède. Le débat critique vient justement bousculer les idéologies dans lesquelles Dieu est parfois enfermé.

Le dialogue de raison entre chrétiens et musulmans pourrait aider notre société sécularisée à laisser résonner davantage la question de Dieu. Encore faut-il évidemment que nous ne soyons pas les seuls à vouloir dialoguer…

[1] Islamica Magazine, n°18, 15 octobre 2006, p. 26-32.

[2] Discours aux représentants des communautés musulmanes le 20 août 2005, Cologne.

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Diocèse de Nantes, ordonné en 2017, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Licencié en droit et en ecclésiologie/œcuménisme. En ministère paroissial à Asnières/Bois-Colombes (diocèse de Nanterre). Aime le piano, le rugby, l'auto-stop et la rando.