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La loi plus forte que la foi ?

Publié le 04 Fév 2021 à 14:04 Politique Aucun commentaire

La phrase est un peu lunaire et fait frémir. Elle a été prononcée le 1er février dernier au micro de France Inter par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin : « Nous ne pouvons plus discuter avec des gens qui refusent d’écrire sur un papier que la loi de la République est supérieure à la loi de Dieu ». Impossible de ne pas répondre au Ministre qui est aussi en charge des cultes et de lui dire respectueusement qu’il aura, dans ce cas, également du mal à discuter avec les chrétiens.

Le débat entre la loi de Dieu et la loi des hommes n’est pas nouveau. Certains se souviennent peut-être qu’il avait récemment donné lieu à un échange, courtois mais ferme, entre Emmanuel Macron et le Président égyptien Abdel al-Sissi. Le débat est tranché – dans le christianisme – par la célèbre et précieuse distinction entre César et Dieu. Cette distinction n’est ni une division ni une subordination. Dans nos paroisses, nous apprenons à tous les enfants du catéchisme et nous proclamons depuis toujours dans nos homélies, que notre foi nous impose d’obéir à César et d’être de bons citoyens. Les chrétiens observent les lois et les respectent. Ils prient aussi pour ceux qui les gouvernent. Mais il y a une condition : que César ne se prenne pas pour Dieu.

Le légal et le légitime

Aucun croyant, qu’il soit chrétien, juif ou musulman, ne pourra signer la charte proposée par le gouvernement. Il y a 230 ans, la Convention nationale avait déjà imposé un serment d’allégeance au clergé français, le divisant entre réfractaires et conventionnels. Ce fut un bain de sang, les guerres de Vendée, la Terreur. Depuis Antigone jusqu’à de Gaulle, rien n’est plus absolu que la loi de la conscience, principe premier et ultime. Nous aurons toujours besoin du témoignage inspirant des résistants aux lois iniques, comme celui de Franz Jägerstätter, si bien illustré par le chef d’œuvre de Terrence Malick : « Une vie cachée ».

Le pire, c’est que le ministre de l’Intérieur n’a pas complètement tort. Bien sûr, pour savoir si un médecin peut examiner une femme malade ou pour organiser la mixité dans les piscines municipales, l’État a toute compétence. Que l’on doive passer au feu vert et s’arrêter au feu rouge, que l’on doive rouler à droite en France (mais à gauche en Angleterre !) ne dépend d’aucune religion. L’État possède la compétence ultime sur tout cela. Y compris celle de punir et de sanctionner les récalcitrants.

Mais il n’est pas compétent sur tout et même pas compétent du tout quand il s’agit de l’humanité, sur ce que l’homme place au cœur de sa vie, ses valeurs et ses principes. Là, il est sage de s’incliner. Penser que l’État a toutes les compétences et dans tous les domaines, cela s’appelle l’État totalitaire et cela porte un nom : la dictature. C’est confondre le légal et le légitime. C’est préparer des drames futurs. Car si, par exemple, la loi impose demain de dénoncer le SDF qui dort sous un pont au lieu de le secourir, nous serons – il faut l’espérer – nombreux à désobéir…

Le rôle de l’État est de protéger la liberté religieuse et de conscience, d’en permettre l’exercice et de veiller au respect de l’ordre public. Pas de vouloir dire comment la religion doit être pratiquée ou pas pratiquée, vécue en cachette ou en public. Quant à la religion, son rôle est de mettre l’homme en relation avec Dieu et pour cela d’organiser le culte, tout en prenant ses responsabilités en matière morale, théologique et doctrinale.

Athéisme d’État

Les chrétiens sont très favorables à la laïcité. Ils savent aussi que, dans ce pays, l’État ne reconnaît aucun culte. Il est laïc mais la France ne l’est pas. Et ce qui pose problème, c’est le désir de vouloir mettre toutes les religions dans le même sac. On a l’impression que notre gouvernement a une hantise : celle de nommer l’adversaire. D’avouer qu’en fait, seule une partie de ceux qui se réclament de l’islam pose problème. Car ni les chrétiens ni les juifs ne causent du souci. Et ceux-là s’inquiètent à raison de la menace d’un contrôle renforcé sur l’exercice de leur culte. Avec cette loi, nous entrons dans une laïcité du soupçon, avec son cortège de clichés anti-religieux. Car il n’y a pas de problème avec les religions en France, il y a un problème avec une religion : l’islam. Surtout quand ce dernier prétend imposer des valeurs qui s’opposent à celles de la France (par exemple sur la liberté de conscience ou l’égalité homme-femme). C’est à lui de se réformer. L’État, lui, doit simplement faire respecter les lois de la République : c’est déjà un bon programme !

La situation est grave. Même M. Jean-Luc Mélenchon, le chantre d’une laïcité musclée, n’y comprend plus rien. Il accuse le gouvernement de vouloir  instaurer un athéisme d’État, qui est une autre forme de religion d’État. Le député des Bouches-du-Rhône trouve le projet de loi « confortant les principes de la République » inutile et dangereux. Difficile de lui donner tort. Car on a l’impression que le gouvernement revient sur la loi de 1905, ce savant équilibre acquis dans la douleur et les larmes, en travaillant à la louche. Il faudrait au contraire un nécessaire à broder car tout ce qui touche au plus profond du cœur de l’homme ressemble à de la fine dentelle !

Désobéir ?

A quelle condition peut-on désobéir au législateur ? Comment admettre cette désobéissance sans que ce soit le chaos ? Les chrétiens ne doivent-ils pas être des citoyens exemplaires ? Pourtant, l’Église prône l’exemple de ceux qui ont eu le courage de tout risquer pour affirmer leur conviction intime. Saint Jean Baptiste, saint Thomas More ou Baudouin de Belgique ont revendiqué le simple droit d’obéir à ce qu’ils considéraient être l’absolue vérité : l’appel sans équivoque de leur conscience. Ce sanctuaire intime et secret est comme une voix qui dicte le bien. Notre dignité est de lui obéir. C’est elle qui nous jugera.

Ce qui fait que la loi s’impose est dû à deux choses : le caractère légitime de l’autorité qui l’édicte mais aussi la légitimité intrinsèque de la loi elle-même. C’est-à-dire sa conformité à la loi naturelle, source de toute morale. Une telle affirmation parait complètement contre culturelle. C’est pour cette raison qu’il faut absolument revendiquer dans nos sociétés des espaces où la conscience humaine puisse s’exprimer. S’il y a un jour des lois illégitimes dans notre pays, nous aurons le devoir d’exercer l’objection de conscience. Si elle est encore garantie par l’État, tant mieux. Sinon, ce sera l’heure de rendre témoignage ! En France, on parle d’ailleurs de revenir sur la clause de conscience spécifique à l’avortement. Hasard ?

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016), "Hors Service" (Artège 2019), "Prières de chaque instant" (Artège 2021) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.