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L’habit fait-il le moine ?

Publié le 15 Sep 2010 à 20:12 Église Aucun commentaire

« L’habit ne fait pas le moine » dit le dicton. Voici une homélie du Père Thierry-Dominique HUMBRECHT, à l’occasion de la prise d’habit de jeunes frères dominicains, le 11 septembre dernier. C’est une méditation très juste sur le sens et le rôle de cet habit religieux, rôle qu’on peut étendre à la tenue ecclésiastique qu’on voit à nouveau fleurir dans les rangs du jeune clergé diocésain.

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La sagesse populaire en a fait un proverbe : « l’habit ne fait pas le moine ». Ou plutôt, semble-t-il, elle a inversé le proverbe initial qui disait bel et bien : « l’habit fait le moine ».

Mais il est vrai qu’aux temps jadis, on ne sait plus quel chevalier, déguisé en bure de franciscain, prit un jour d’assaut, par ruse, la forteresse du rocher de Monaco. Depuis, nous dit-on, l’habit ne fait pas le moine, tant il est vrai que l’apparence ne dit pas toujours la vérité, et que le vêtement n’est pas l’âme.

Cependant, revenons à la force du proverbe initial : « L’habit fait le moine ». Il ne se contente pas de le montrer, il le fait. En d’autres termes, il le façonne, l’instruit, le conduit. C’est la raison pour laquelle, à brûle-pourpoint si je puis dire, l’Ordre vous revêt de cet habit, si vite, alors que vous avez à peine posé votre baluchon. Oui, recevoir l’habit, c’est entrer dans une pédagogie, une pédagogie qui unit l’extérieur à l’intérieur, le corps à l’âme, l’identification à l’identité. Une telle pédagogie a pour but de vous aider à revêtir le Christ, à entrer dans la famille des Prêcheurs, à devenir des signes pour le monde.

Par votre baptême, vous avez revêtu le Christ. Aujourd’hui, vous le revêtez d’une façon nouvelle et pourtant ancienne, vous décidez de répondre à l’appel du Christ et de vivre votre baptême selon l’idéal de vie des dominicains. De ce point de vue, l’habit que vous recevez n’est qu’un rappel de cet appel, une confirmation dans la grâce, il n’est que cela mais il l’est.

Vous voici invités à suivre le Christ, à l’aimer de toutes vos forces, et à demeurer, comme notre père saint Dominique, au pied de la croix, à pleurer pour le salut des pécheurs. Revêtir le Christ est le plus léger des jougs, selon la parole même du Seigneur. Ce n’en est pas moins une exigence. Vous allez vous mettre à l’école du Christ pauvre, chaste et obéissant ; vous allez marquer chacune de vos journées par plusieurs heures de prière ; vous allez faire mourir en vous le vieil homme et fortifier l’homme nouveau ; vous allez vivre la charité fraternelle, celle qui dilate le don de soi et réduit l’égoïsme. Rien de tout cela n’est extraordinaire, ce n’est rien moins qu’un désir de conversion qui s’incarne, et qui s’attache à ne pas s’arrêter trop tôt. Revêtir le Christ, c’est donc devenir soi-même un autre Christ par lui et non par nous. C’est devenir un saint. La pédagogie de l’habit reste donc celle-ci : souviens-toi, chaque matin au pied du lit, de suivre le Christ.

Mais on ne devient pas saint tout seul. Vous avez frappé à la porte d’une famille religieuse. Aujourd’hui, cette famille vous accueille et vous revêt de son habit. Vous devenez, en apparence, comme les autres, vêtus de la même façon qu’un frère qui fête ses cinquante ans de profession. Bien sûr, vous n’êtes pas encore religieux, il faut plusieurs années. Les étapes de la formation sont là pour marquer ces années. Il n’empêche que, dorénavant, alors même que vous allez travailler, du fond de l’âme, à devenir ce pourquoi vous êtes venus, c’est aussi l’extérieur qui va vous aider à approfondir l’intérieur.

Tout ce que nous pouvons connaître, pauvres hommes, commence par le témoignage des sens, par le corps. C’est par le corps que l’on éduque l’âme. De ce point de vue, votre habit va vous aider à devenir le religieux auquel votre âme aspire : il vous donne en effet une tenue, une allure, une dignité. Il vous soutient dans vos réactions, vous évite la coquetterie et le spectacle des disparités sociales, il devrait vous interdire le laisser-aller (le laisser-aller, celui du vieux garçon qui se néglige et ne se voit plus vivre, avec sa chaussette grise et l’autre verte). Cet habit invite à la pauvreté autant qu’il pourchasse les misères. Davantage, il vous introduit dans l’esprit de l’Ordre, dans le génie collectif d’une famille qui viendra parachever votre génie personnel, ou bien compenser son absence !

La pédagogie d’un habit religieux est donc familiale. Elle nous donne le sens du corps : le corps que nous sommes nous-mêmes, et le corps que nous formons en famille. Or ce sont les vertus d’une communauté que vous êtes venus imiter.

Enfin, il serait vain de nier que l’éclat même de notre habit opère, en retour, une influence de l’intérieur sur l’extérieur. Quand on vous verra, que verra-t-on ? Pas seulement un jeune religieux fringant, pas seulement un dominicain car, pour le nommer ainsi, il faut s’y connaître. Naguère, le moindre mécréant s’y connaissait. Aujourd’hui, même les chrétiens deviennent hésitants : « Vous êtes bénédictin, n’est-ce pas ? », et même, parfois : « Vous êtes bouddhiste ? » Ce n’est pas d’effacement des signes visibles qu’il s’agit. Tout au contraire, dans notre société médiatisée, tout devient signe, tout se voit, tout se montre. Ce dont il s’agit en revanche, c’est d’ignorance, ignorance culturelle, ignorance catéchétique, ignorance spirituelle. Notre monde est un jardin luxuriant où nos contemporains meurent de soif, faute de savoir que, pour se désaltérer, il suffit de boire. Un certain anticatholicisme s’ajoute à l’affaissement culturel pour troubler les meilleurs et éloigner les simples de la vraie foi.

Certes, point n’est besoin d’être vêtu d’un habit pour parler du Christ. Bien des laïcs le font, et parfois mieux que nous ; ils vont là où nous ne pouvons pas aller. En revanche, si nous parlons, revêtus de l’autorité de l’Église, de la mission de notre Ordre et de son habit, alors cet habit montre tout son sens : devenir un repère pour ceux qui en manquent, faire signe à ceux qui recherchent des signes, conduire à la vérité de l’Évangile par le témoignage d’une vie que l’on devine, à tout le moins, donnée. Notre société en déshérence a besoin de phares.

Or, aujourd’hui, voir un jeune religieux, c’est important. Il rend Dieu humain et l’Église accessible. Jadis, dans les villes et les villages, on en voyait partout ; aujourd’hui, presque nulle part. « Je ne savais pas que ça existait encore » : cette phrase-là, vous l’entendrez souvent. Derrière ces mots-là, il y en a d’autres, non formulés, qui font saigner notre cœur d’apôtre : « Ce Dieu-là, qui vous a pris votre vie, je ne savais pas qu’il existait encore ». Or, c’est à répandre le nom de ce Dieu-là que vous voulez vouer votre vie. Demain, votre parole retentira, pour prêcher la foi de l’Église, la foi commune, et non vos petites idées, qui n’intéressent personne. Dès aujourd’hui, c’est votre vie qui témoigne de la vérité du Christ, car notre vie même est notre première prédication.

Puisse votre habit faire, en vous, le moine. Puisse la bienheureuse Vierge Marie, qui remit le scapulaire à saint Dominique, vous en rendre dignes. Puisse le Christ lui-même vous envoyer les dons de son Esprit. Amen.

 

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

40 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).