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Sarkozy & Benoît XVI : enjeux d’une rencontre au sommet

Publié le 07 Oct 2010 à 18:07 Politique Aucun commentaire

Le Président Sarkozy a obtenu une audience auprès du Pape Benoît XVI. Il sera donc à Rome ce vendredi 8 octobre. Cette rencontre intervient dans un contexte qui n’est pas anodin : il y a eu de vraies tensions entre l’épiscopat et le gouvernement cet été sur l’affaire des Roms. Les lois sur l’immigration provoque des remous chez certains. D’autres s’inquiètent de la révision des lois de bioéthique ou de la politique de santé. Et 2012 s’annonce difficile pour le Président : il aura à rassembler au maximum au premier tour de l’élection présidentielle.

Or les catholiques, qui avaient majoritairement voté pour lui en 2007, se montrent pour beaucoup très déçus des promesses non tenues et du style présidentiel. Tout cela fait que cette rencontre prend de l’importance. Quels en sont les enjeux ?

Retour sur le contexte politique et la tension des derniers mois

Au mois d’août dernier, le discours sécuritaire du Président et l’accent mis sur les expulsions de Roms, provoquent des réactions violentes dans les rangs catholiques. Sous la pression d’associations chrétiennes d’aide aux migrants, des évêques vont prendre position assez fortement contre les choix du gouvernement. La presse de gauche et l’opposition ne peuvent que s’en réjouir et offrent une caisse de résonance qui va faire de l’effet.

Cette tension culmine avec deux évènements : lors d’une audience publique à Rome, le pape dans une courte allocution en français, appelle à respecter et accueillir « la diversité de la famille humaine ». Ses propos, en lien avec le texte liturgique qu’il commentait, vont être interprétés comme une condamnation de la politique d’expulsion du gouvernement français. Libération offre sa une à Benoît XVI, qui redevient tout d’un coup « la voix de la sagesse ». Même Jean-Luc Mélenchon applaudit !

Deuxième évènement : la déclaration de l’archevêque de Toulouse, qui semble comparer la situation des Roms à celle des juifs en 1942. Cette déclaration, jugée excessive dans les rangs mêmes de l’épiscopat, va provoquer la colère du chef de l’Etat qui juge que la ligne rouge a été franchie. A Paris, le Cardinal Vingt-Trois comprend qu’il faut calmer le jeu et rencontre le Ministre de l’Intérieur puis le Président, offrant l’image d’un dialogue renoué.

L’idée d’une rencontre avec le Pape commence à émerger à ce moment là. En effet, on laisse entendre que les propos du pape auraient été sur-interprétés et que le Saint Père lui-même ne serait pas content de la façon dont certains ont instrumentalisé sa parole à des fins politiciennes, y compris dans le clergé. Le moins que l’on puisse dire est qu’il y a une vraie ambiguïté. Et qu’à ce niveau là, on ne peut se permettre de la laisser perdurer.

Un mois plus tard, la rencontre entre le Pape et le Président est fixée. Les habitués reconnaissent que le délai pour obtenir une telle rencontre, qui se fait toujours à la demande de celui qui vient visiter le pape, est normalement plus long. Preuve que la rencontre a aussi été souhaitée du côté du Vatican. On n’oublie pas d’ailleurs à Rome que, lors de sa dernière visite, Nicolas Sarkozy avait eu une attitude un peu étonnante. Il était venu avec une délégation bien moins sérieuse que celle qui est prévue pour vendredi, puisqu’on y comptait entre autres l’humoriste Jean-Marie Bigard. On se souvient également de son retard à l’audience et de ses textos passés en présence du pape, mais aussi de son discours très apprécié sur la laïcité positive et le rôle nécessaire de l’Eglise dans la vie de la cité (« Jamais l’instituteur ne pourra remplacer le curé… » ; un texte à redécouvrir ici dans son intégralité).

Les enjeux pour Nicolas Sarkozy

Ils sont sans doute et avant tout de redorer son blason auprès du Pape et des catholiques, et plus sérieusement de regagner leur confiance. Car l’espérance suscitée en 2007, et lors de son dernier discours au Latran, a fait place à une amère déception. Pour deux raisons : un style et des choix.

D’abord un style personnel. On se souvient de la rumeur qui avait couru : Nicolas Sarkozy avait prévu de passer trois jours dans une abbaye juste après son élection, pour réfléchir et méditer sur ses nouvelles responsabilités. Des journalistes avaient même planqué de longs jours près de l’abbaye de La-Pierre-qui-Vire et de Solesmes. Un signe fort, qui n’a pas eu lieu. A la place, on a eu droit au dîner au Fouquet’s et au yacht de Bolloré. Son nouveau divorce puis sa relation avec Carla Bruni, officialisée à… Disneyland, son côté bling-bling, son style peu policé (ah le fameux « casse toi pov’con »… ), tout cela semblait décalé, pas digne d’un Président qui doit incarner les valeurs, la culture, l’éducation à la Française.

Ensuite, ses choix politiques. Nadine Morano, ministre de la Famille, pro-mariage gay et pro-euthanasie, ça ne passe vraiment pas. Même dans les rangs de l’UMP, on n’a pas compris ce choix du Président. Roselyne Bachelot, à la Santé, qui fait de l’avortement sa priorité ou qui milite pour les salles de shoot… Frédéric Mitterrand, maintenu à la Culture après une polémique sur des pratiques pédophiles, dont aucun autre n’aurait pu se relever en temps normal ; le poids du politiquement correct, du microcosme parisiano-médiatico-gaucho dans l’entourage du Président, mais aussi des propos parfois agressifs, une surenchère médiatique sur la sécurité, la focalisation sur les Roms (pour faire oublier l’échec des banlieues et de l’intégration, le sentiment d’insécurité toujours grandissant, sans parler de l’islamisme radical galopant…), ou encore l’absence d’une politique famillale digne de ce nom… Tout cela, ça bloque, ça gêne, ça scandalise ou ça déçoit chez les cathos, nombreux à ne plus croire aux promesses qui les avaient fait vibrer en 2007 (« on allait enfin liquider l’héritage de mai 68 » !).

Il est désormais clair pour tous que la bataille pour 2012 est déjà commencée et que chaque voix va compter. Les catholiques pratiquants, selon les sondages, avaient majoritairement voté pour Sarkozy en 2007. Il ne peut se permettre de les voir fuir ailleurs, alors que le résultat s’annonce plus serré. Ils ne pourra plus simplement les séduire cette fois-ci… Il faut désormais des actes concrets et des décisions politiques qui vont dans le bon sens.

Les enjeux pour le Pape

Le Vatican n’a pas été insensible à l’ouverture du Président Sarkozy sur les questions de laïcité. Après un Chirac qui avait refusé d’inscrire les racines chrétiennes de l’Europe dans la constitution européenne et qui n’en parlait pas plus pour la France, on sent à Rome un président français plus pragmatique, plus ouvert à ces questions. Sans doute est-ce aussi dû à son entourage : Emmanuelle Mignon et Henri Guaino l’ont inspiré sur ces questions.

Le Saint-Siège est aussi sans doute soucieux ne pas rompre le dialogue avec un gouvernement qui, malgré tout, est allé moins loin que d’autres dans les lois sur le mariage gay, l’euthanasie ou les questions de bioéthique. L’Espagne, la Grande-Bretagne ou la Belgique sont tombés encore plus bas dans le libéralisme éthique. Si l’Eglise veut favoriser en Europe une exception éthique à la Française, il lui faut pouvoir encourager la bonne volonté du Président, tout en l’exhortant à ne pas céder aux pressions adverses, voir même à revenir sur des choix pas très heureux. Le Pape cultive là sa capacité d’influence : en lui demandant une audience, Nicolas Sarkozy démontre que la parole de l’Eglise a du poids, qu’elle est respectée malgré tout et qu’il n’est jamais bon d’être dans une confrontation directe vis-à-vis d’elle.

Pour peser sur le programme présidentiel de 2012 et sur les choix qui seront faits dans les mois qui viennent, l’Eglise de France ne peut pas apparaître comme figée dans une opposition systématique, mais comme un partenaire libre, décomplexé, ni de droite, ni de gauche, qui ose prendre la parole dans le débat public sans tomber dans le politiquement correct, avec efficacité, audace et professionnalisme.

Les diplomates ecclésiastiques sont des experts, avec un sens politique hors norme ! Ils savent bien que les deux parties doivent sortir gagnantes. Et nul doute que ce sera le cas. On peut s’en réjouir pour l’Eglise et les valeurs qu’elle défend. On peut espérer que le Président de la République saura lui aussi en profiter, pour y puiser le courage de décisions nécessaires à un plus grand respect de la vie, de la famille et de la liberté d’éducation. C’étaient les trois points non négociables avancés par un certain Cardinal Ratzinger pour éclairer le vote des catholiques…

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[Annexe : un évêque français exprime ses attentes quant à cette visite. Mgr Aillet, évêque de Bayonne, répondait aux questions du magazine « Valeurs Actuelles », propos recueillis par Fabrice Madouas].

fvatNicolas Sarkozy sera reçu par Benoît XVI au Vatican. Que vous suggère cette rencontre ?

Je me réjouis qu’elle ait lieu. Souvenons-nous du voyage qu’a déjà fait Nicolas Sarkozy à Rome, en décembre 2007. Il avait alors rappelé, dans un discours mémorable, les racines chrétiennes de la France et défini la « laïcité positive » : le président de la République appelle les religions – notamment la religion catholique, dominante en France – à collaborer à l’édification d’un ordre social juste.

Qu’est-ce que les catholiques peuvent attendre d’un gouvernement ?

L’Église, en tant qu’institution, n’a pas de solutions concrètes à apporter, encore moins de directives à donner. Elle invite les fidèles, qui sont des citoyens à part entière, à participer à la construction d’un ordre social fondé sur la justice et le bien commun. Elle est appelée à réveiller, comme le dit Benoît XVI, les forces morales et spirituelles dans la société, en rappelant certains grands principes, qui peuvent servir à « purifier la raison » qui commande à la chose politique. Ces principes, dits “non négociables” par le cardinal Ratzinger dans une note célèbre sur l’engagement des chrétiens en politique, sont le respect de la dignité de la personne humaine (depuis la conception jusqu’à la mort naturelle), le respect de la famille fondée sur l’union d’un homme et d’une femme, et la liberté des parents d’éduquer leurs enfants.

Ces principes sont-ils respectés ?

On peut s’inquiéter que la ministre de la Santé fasse de la promotion de l’avortement l’une de ses priorités. Elle a revalorisé cet acte au motif que certains médecins ne veulent pas le pratiquer ; elle veut en faire l’un des critères d’appréciation de l’activité des établissements de santé ; elle a déclaré qu’elle se refusait à le considérer comme un mal nécessaire (terme qu’employait pourtant Simone Veil lors de sa dépénalisation), alors que chacun s’accorde à souligner que le nombre d’avortements reste très élevé en France (plus de 200 000 par an) et qu’il s’agit d’un acte souvent traumatisant pour les femmes qui le subissent.

On peut par ailleurs s’étonner qu’il soit si peu question de la famille dans le débat politique, même au moment de réformer les retraites. Si le nombre d’actifs diminue, c’est aussi que la relève des générations n’est pas assurée. Une politique familiale digne de ce nom doit constituer un encouragement à la vie. Cette ambition mérite d’être rappelée dans un contexte démographique alarmant en Europe.

Enfin, la suppression de nombreux postes et les contraintes qui pèsent fortement sur le recrutement de ses enseignants posent de vrais problèmes à l’enseignement catholique – dont la loi reconnaît pourtant le « caractère propre ». La situation, telle qu’elle se présente, n’est pas satisfaisante au regard de la liberté d’éducation.

 

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Diocèse de Versailles, ordonné prêtre en 2004. Curé de Montigny-Voisins. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014), "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016) et de "Donner sa vie" (Artège 2018).