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Cannes : une croix sur la Croisette

Publié le 24 Mai 2012 à 22:25 Culture Un commentaire

A l’entendre, l’expérience humaine et spirituelle a été très riche. L’une de celles qui l’ont marqué dans sa vie de prêtre et d’évêque. Vous pensez à une retraite ? Un pèlerinage ? Un séjour dans un monastère ? Vous n’y êtes pas ! Monseigneur Hervé GIRAUD, évêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin rentre du Festival de Cannes où il était invité. Pour Padreblog, il a bien voulu revenir sur cette expérience unique.

Padreblog : Monseigneur, quelle place pour un évêque dans ce festival ?

Mgr Giraud : Celle d’un invité. Président du Conseil pour la communication de la Conférence des évêques de France, on m’a proposé d’accompagner le Jury œcuménique pour ce 65ème Festival. Il ne m’est pas habituel de refuser des invitations pourvu qu’elles ne m’empêchent pas de rester moi-même … et que je sois disponible, bien sûr, ce qui n’a pas été facile !

Rester soi-même, prêtre et évêque, au festival de Cannes : n’est-ce pas une mission impossible ?

Mgr G : Je n’ai eu aucune difficulté. D’abord parce que le col romain est un signe reconnu. Seule ma croix pectorale était légèrement recouverte par le badge d’accréditation ! Mais surtout parce que j’ai vécu ce que font tous les prêtres dans le monde : le ministère de la présence.

Être là, rester soi-même sans perdre son âme, sans artifices et sans naïveté. En témoin le plus authentique possible du Christ. Lui allait chez tout le monde et il passait partout sans faire de différences entre les personnes, restant libre par rapport aux habitudes et aux coutumes rituelles de son temps. Certes il m’a fallu découvrir les codes de ce célèbre festival, mais j’ai été guidé par une équipe de fidèles. J’ai rencontré beaucoup de bienveillance, j’ai fait l’objet d’interrogations, j’ai reçu des confidences, mais j’ai constaté aussi une certaine indifférence et j’ai même essuyé quelques mots blessants ! Mais c’est plutôt bon signe car le disciple n’est pas au-dessus du Maître.

Le Festival de Cannes est une immense agora hétérogène et diverse : on y croise une multitude de producteurs, de réalisateurs, d’acteurs et de diffuseurs. Sans parler des 4.600 journalistes accrédités. Les photographes aussi sont intrigués par la présence d’un évêque sur le tapis rouge. Avec eux j’ai échangé plusieurs fois quelques mots et on sentait poindre une belle curiosité, voire un aveu de péché !

Quand l’occasion se présentait j’ai toujours redit l’intérêt de l’Eglise pour le 7ème art. Je reste convaincu que certains films présentés à Cannes prolongent et anticipent des questions sociétales.  Le cinéma est aussi un lieu de dialogue qui, afin d’être fécond, exige une réciprocité d’écoute. En évoquant les profonds débats à venir, et certains ne manqueront pas en France, le cinéma exerce une sorte de prophétisme laïc.

L’Eglise a vraiment sa place dans le monde de la culture ?

Mgr G : Oui, comme dans tous les mondes dès lors que l’espérance peut y être annoncée. A Cannes, j’ai aussi senti une attente spirituelle. Et ne croyez pas que j’avais une recette miracle. Il suffit d’être là, d’offrir le témoignage d’une présence habitée et gratuite. Le stand du Jury œcuménique, en plein centre du Marché du film, a permis aux fidèles laïcs, aux prêtres, pasteurs ou évêque, de dire l’importance que l’Église accorde à la culture cinématographique. Ainsi, les gens viennent et vous parlent, se confient même. C’est à la fois très simple … et aussi pour moi, je le confesse, un peu épuisant ! Sans oublier les sept films que j’ai eu la chance de voir en cinq jours.

Au cœur du festival, j’ai également pu célébrer la messe dominicale, participer à la prière œcuménique. Le silence fut un des thèmes de prédication de nos célébrations : Dieu parle dans la voix d’un fin silence, à condition de sortir de nos bruits et du paraître. Cela rejoignait bien le « festival de silence » auquel j’ai participé avec l’évêque de Toulon dans le monastère de l’île Saint-Honorat de Lérins, en face de la baie.

Un nouvel apostolat donc pour le « twittévêque » ? [Mgr Giraud est très actif sur le réseau Twitter, ndlr]

Mgr G : Je ne suis pas twittévêque, ni geekévêque mais un « suiveur » de la Parole. Car avant d’être un transmetteur de la Parole, l’évêque, avec ses prêtres et comme tout fidèle, bien plus comme l’Église elle-même, doit être un auditeur de la Parole, un familier de la Parole. Il doit être comme à l’intérieur de la Parole. Alors, et alors seulement, je peux être présent dans les réseaux sociaux, le monde numérique, le monde de la culture etc. L’appel à la nouvelle évangélisation nous pousse chacun à imaginer des sentiers nouveaux pour annoncer la Parole de Dieu dans tous les espaces culturels ou d’ultra-modernité.  L’important pour moi c’est de demeurer en Dieu et de rester dans le ministère que le Saint-Père m’a confié et dans la mission à laquelle mes frères évêques m’ont élu.

L’Eglise célébrait ce dernier dimanche la journée mondiale des communications. Il faut relire le message que le Pape a publié à cette occasion (« Silence et parole : chemin d’évangélisation »). Lorsque parole et silence s’excluent mutuellement, la communication se détériore. Sans silence, aucune parole riche de sens ne peut exister. Sans silence, impossible d’écouter l’autre. Sans silence, nous négligeons notre propre intériorité et notre écoute de Dieu.

La question n’est plus, et depuis longtemps, de savoir s’il faut communiquer et comment. L’enjeu, pour tous les baptisés, c’est de comprendre que le premier média c’est moi, c’est nous, simplement là où nous sommes.

[Propos recueillis par l’abbé Amar]

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016) et "Hors Service" (Artège 2019) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.