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Quand un adversaire part

Publié le 10 Sep 2017 à 17:29 Société Aucun commentaire
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Pierre Bergé est mort. Cette nouvelle ne nous laisse pas indifférents ; des sentiments contradictoires se mêlent dans notre cœur. En effet, Pierre Bergé n’était pas un inconnu pour beaucoup d’entre nous.

Pierre Bergé était d’abord un homme d’immenses talents. Ce qu’il a pu construire, entreprendre et collectionner le prouve. Il a participé au rayonnement de notre pays, à travers la mode et l’art. C’était aussi un homme d’une grande culture, amoureux du beau. Le mal qu’il a pu défendre ou dire par ailleurs ne doit pas faire passer sous silence ses qualités et ses réussites. Il faut toujours voir ce qu’il y a de beau, de bon, de bien dans une vie. Ce qu’on peut sauver et garder, ce qui peut être fécond. Ce qui va demeurer.

Mais Pierre Bergé était aussi un adversaire. Un homme qui s’est illustré comme un adversaire acharné de tout ce que nous représentons, de tout ce qui nous est cher. Promoteur d’une idéologie ultra-libertaire, il a été l’une des grandes figures de la déconstruction du modèle de société auquel nous tenons et qui nous semble à la fois juste et vrai. Il a soutenu et financé des combats pour des réformes sociétales, mais aussi les hommes politiques qui acceptaient de les porter. Le mariage homosexuel lui doit beaucoup. Il militait avec détermination pour la PMA sans père, la GPA, l’euthanasie. Il était capable d’une violence impressionnante dans ses paroles et ses prises de position. Sa promotion de la GPA – « Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » – avait choqué ou gêné jusque dans les rangs de ses amis. Il semblait éprouver une véritable haine pour les « réacs » qu’il incendiait à longueur de tweets. Et on était vite « réac » à ses yeux…

Le combat des idées, pas des personnes

Et pourtant.

Le combat contre des idées ne peut devenir celui contre les personnes qui les portent. Pour un chrétien, c’est un impératif. Certes, sur ce point-là et c’est peu de le dire, Pierre Bergé ne nous aura pas rendu la tâche facile… Pourtant, l’honneur d’un homme et le devoir d’un chrétien, c’est de respecter son adversaire. Nous le faisons résolument, en gardant la même lucidité sur le combat des idées. D’autant que ce n’était précisément pas toujours la manière de faire de Pierre Bergé.

Mais rien, ni personne ne nous dispense de vivre l’évangile : inlassablement, quoiqu’il nous en coûte, il nous faut distinguer la personne de ses idées et ne jamais réduire quelqu’un à ses actes. Cela ne veut pas dire que nous n’aurons pas à rendre compte de tout ce que nous aurons fait et dit. Ni que nos actes se valent tous dès lors qu’on est « sincère ». On peut, on doit, discerner le bien et le mal qu’on fait ou qu’on nous fait. Mais Dieu seul juge les cœurs.

Nous avons eu raison de combattre certaines des idées de Pierre Bergé. Il nous faudra continuer à le faire, avec courage et persévérance. Mais ce combat n’était pas un combat contre Pierre Bergé lui-même, ni contre personne d’autre. Voilà pourquoi sans aucune hypocrisie, et au contraire avec cohérence, nous pouvons aujourd’hui prier pour lui, comme pour tout défunt, et implorer la miséricorde de Dieu.

On ne connaît jamais les secrets du cœur d’un homme. On ne saisit jamais complètement le mystère d’une personne, de son histoire ou de sa vie. Il y a toujours un mystère qui nous dépasse. Nous sommes si complexes ! Les racines de nos choix, de nos actes, de nos combats, de nos blessures, de notre violence, de notre rancune, de notre colère sont parfois si profondes, si mystérieuses et si cachées ! Dieu seul sait, Dieu seul saura juger avec un regard juste.

Rester chrétiens

Après le drame de Charlie Hebdo, nous avons pleuré ceux qui ne nous faisaient pas rire. Aujourd’hui, nous prions pour celui qui semblait ne pas nous aimer, en souhaitant qu’il ait pu s’ouvrir à la miséricorde d’un Dieu « plus grand que nos cœurs » (1 Jean 3, 20). En cela, nous sommes chrétiens et nous laissons agir en nous cette phrase du Seigneur dans l’évangile : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? » (Matthieu 5,44-47).

Des moyens au service d’une cause

Il faut terminer en reconnaissant à titre personnel une immense qualité à Pierre Bergé. Cet homme d’affaires a mis son argent, sa fortune et sa réussite au service de causes caritatives, comme la lutte contre le SIDA, mais aussi au service de ses convictions. Il a investi massivement dans l’action politique, soutenant des partis, des candidats, des mouvements et des militants qui portaient ses idées. Il a investi dans des médias, car il en connaissait l’impact et le rôle déterminant dans le combat culturel qu’il entendait mener, afin de changer le monde selon ses convictions. Il aura eu une influence réelle, et donc gravement négative, sur beaucoup de sujets pour ces raisons-là.

On peut s’opposer aux  idées de Pierre Bergé. Mais comment lui reprocher d’avoir voulu les porter au pouvoir, s’il y croyait ? Comme on aimerait voir le même engagement chez ceux de notre côté qui ont fait fortune ! Soutenir des œuvres caritatives, c’est très bien. Restaurer des chapelles romanes, c’est très bien aussi. Continuons ! Mais le combat des idées nécessite des mécènes qui soient aussi des militants. Des mécènes qui sont convaincus que les idées peuvent changer le monde, et comprennent comment. Des chrétiens qui décident que leur réussite personnelle doit servir à reconstruire bien plus que des chapelles ou des musées : un bien commun, une société juste, une culture de vie, une civilisation. Des mécènes – et certains le font déjà généreusement – qui soutiendront avec largesse et efficacité ceux qui s’exposent et s’engagent dans ce combat politique, culturel, sociétal pour le bien commun. Pour cette raison, il faut espérer que l’exemple et l’engagement inlassable de Pierre Bergé seront éclairants. Finalement, on apprend aussi de ses adversaires…

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À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

39 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).