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Loi Taubira : en Actes et en Vérité

Publié le 01 Juin 2013 à 12:14 Église 27 commentaires

Certains ont lu une « Lettre ouverte à l’Abbé Grosjean et à ceux qui le suivent » publiée par un catholique belge, reprochant au fond la façon dont de nombreux prêtres, à la suite des évêques, ont pris part au débat autour de la loi Taubira. Voici ci-dessous la réponse à cette lettre ouverte. Vous pouvez la transmettre autour de vous. C’est en effet l’occasion, à travers cet échange particulier, d’expliquer plus largement à tous pourquoi l’Eglise a pris part à ce débat et pourquoi nous ne pouvions pas nous taire. Mais aussi de vous redire combien il nous semble être notre devoir, à nous prêtres, de continuer à interpeller les consciences, à partager le message du Christ et de l’Eglise, à l’expliquer toujours mieux, ici sur ce blog, dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Vos réactions et votre nombre toujours plus croissant à nous suivre nous confirment que la parole de l’Eglise est attendue, quand elle sait concilier exigence, fidélité et amour inconditionnel. 

Cher Thierry,

J’ai bien lu votre longue lettre. Je vous remercie de votre franchise et je voudrais vous répondre avec la même franchise. Non pas seulement pour moi dans l’échange personnel que je vous ai proposé, ou pour ceux qui partagent vos questions, mais aussi pour tous ceux qui ont pu se sentir blessés ou incompris par la publication de votre message.

Tous vos arguments ne révèlent au fond qu’une seule chose : c’est que la caricature permanente qu’on a tenté de faire peser sur le débat du mariage pour tous, depuis le début, a fini par susciter de vraies incompréhensions. Même entre nous, entre frères chrétiens. Je ne vous demande pas d’être d’accord avec moi dans ce débat ; mais je vous demande juste, en frère, de faire l’effort de dépasser les mensonges les plus absurdes et d’essayer de me comprendre…

Pour mieux éviter de répondre à nos questions, une majorité politique mal à l’aise a tout fait pour nous diaboliser. Je le déplore, mais c’est ainsi. En revanche, qu’un catho cède à cette diabolisation, c’est bien le comble. Et pour tout vous dire, cela me blesse profondément. Comment pouvez-vous me faire tenir des propos que je n’ai jamais eus ? Me prêter des intentions qui sont si loin de ce dont j’ai témoigné ? Jamais je n’ai traité les homosexuels en bouc émissaire ; au contraire, je n’ai cessé de rappeler que chaque personne devait être aimée et respectée. Où avez-vous lu ces mots que je n’ai jamais dits ? Vous évoquez le procès du Christ : à sa suite, nous avons été jugés par un pouvoir sans justice, qui ne voulait pas entendre. Ne vous faites pas procureur à votre tour sans répondre à sa question ! « Si j’ai mal parlé, montre où est le mal… Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? »

Jamais non plus je n’ai rêvé que l’Eglise impose sa loi à la société, jamais je n’ai méprisé la démocratie. Au contraire, j’ai seulement demandé, parmi tant d’autres, un peu de démocratie… De quel droit a-t-on pu nous dénier, à nous, prêtres et « cathos de base », pour reprendre votre expression, la possibilité de parler avec tous de l’avenir de notre pays ? Sous prétexte qu’il faut refuser le pouvoir au christianisme, qui ne le demandait pas, on a refusé la parole aux chrétiens… Comment pouvez-vous à votre tour tomber dans ce triste piège ? Lorsque les chrétiens, parmi d’autres, parlent du mariage civil, ne sont-ils pas concernés ? Doivent-ils être écartés du débat ? Souvenez-vous, Thierry, de ceux qui demandaient à l’Eglise de rester dans ses sacristies lorsqu’elle prenait fait et cause pour les pauvres, les exclus, les minorités… Serez-vous avec eux aujourd’hui pour limiter la démocratie, ce dialogue libre où tous ont leur part ? N’est-ce pas au fond le plus haut service que l’Eglise puisse rendre au cœur de l’espace public et dans les médias : continuer d’interpeller et d’éclairer les consciences, pour défendre le bien commun et les droits de la personne humaine ?

La vérité, Thierry, c’est que nous avons seulement voulu prendre part au dialogue. Et qu’on nous l’a refusé. A l’appel unanime de nos évêques, nous voulions dire cette chose si simple : qu’on ne peut pas légiférer sur la famille sans prendre d’abord en considération le bien du plus petit. Le chrétien n’est-il pas dans son rôle lorsqu’il témoigne ainsi ? Et en l’occurrence, je pense, comme des millions de français, que le bien du plus petit c’est de grandir entouré de son père et de sa mère, parce que la vie ne vient pas de nulle part et que la fécondité de l’homme et de la femme est fondatrice de la vie d’une famille. Quelle haine voyez-vous là-dedans ? Quel désir de pouvoir ? Quel extrémisme condamnable ?

Bien sûr, je le sais comme vous, la famille est toujours un lieu de fragilité. Ne vous inquiétez pas pour moi, je connais la réalité aussi bien que vous… Balzac disait que le prêtre est celui qui vit le plus l’expérience de la misère sociale, de la misère humaine cachée derrière les façades. Ces enfants qui souffrent, ces parents qui galèrent, ces couples qui se déchirent, je les accompagne chaque jour, comme mes milliers de confrères de tous les coins de France. Ce n’est pas aujourd’hui qu’on apprendra à l’Eglise ce que vivent les hommes et les femmes, vous savez… En quoi cela devrait-il nous empêcher de rechercher le meilleur pour un enfant ? Deux personnes homosexuelles ne vont pas faire souffrir l’enfant qu’elles éduqueront, bien sûr ! Mais, malgré tout leur amour sincère et généreux, ne manquera-t-il pas quelque chose à cet enfant ? Ne lui manquera-t-il pas quelqu’un ? Son père, sa mère… ? Est-il si coupable de poser simplement cette question ?

Je crois avoir tenu mon rôle de chrétien en la posant. Cela nous a valu bien des épreuves ! Je n’en ai jamais parlé, cher Thierry, mais à vous je voudrais vous le dire : j’ai été moi aussi durement attaqué dans cette période difficile, avec une violence inconnue jusqu’alors. A l’occasion de notre rencontre prochaine, je pourrais vous montrer les messages quotidiens que je reçois, comme mes frères prêtres du Padre Blog  et tant de citoyens, chrétiens ou non, engagés dans ce débat. Messages de violence et de haine, insultes gratuites, menaces en tous genres…! Le pouvoir n’aura cessé de jouer avec le mensonge, en présentant l’inquiétude simple et respectueuse de millions de citoyens en une preuve d’homophobie honteuse. Le résultat est là : au lieu de nous rassembler, ce faux progrès nous laisse profondément divisés. Des personnes homosexuelles ont souffert de ce débat et je les comprends ; elles n’ont pas été les seules…

Vous le savez, un prêtre donne sa vie pour témoigner de l’amour inconditionnel de Dieu pour chacun tel qu’il est – et rien d’autre. Il renonce à l’argent, au pouvoir, au confort. Cette vie est ma joie de chaque jour ! Mais je sais aussi que ce que nous portons et ce que nous sommes est depuis l’origine signe de contradiction. Le Christ lui même a vécu le mystère douloureux d’un cri d’amour qui n’est pas reçu. Qui suscite même parfois la haine… Il n’est donc pas étonnant que ceux qui le suivent puissent vivre la même expérience.

Je voudrais simplement qu’aucun de mes frères dans la foi ne cède à ce rejet, sans avoir au moins essayé de comprendre ; parce que nous avons en commun l’essentiel. Et l’essentiel, c’est la Parole, que vous citez. « Celui qui voit son frère dans le besoin sans se laisser attendrir, comment l’amour de Dieu pourrait-il demeurer en lui ? » Comment aurions-nous pu savoir les plus petits de nos frères dans le plus grand besoin qui soit, le besoin d’un père, d’une mère, sans nous laisser toucher par cette ultime pauvreté ? Voilà comment, pauvrement nous aussi, mais avec toute la sincérité de notre foi, et toute notre conviction de citoyens, nous avons essayé d’aimer « en actes et en vérité ».

Abbé Pierre-Hervé Grosjean +

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À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

39 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).