Scroll To Top

Franz Jägerstätter : seul contre tous

Publié le 04 Déc 2019 à 11:42 À lire, à voir Aucun commentaire

Vous ne connaissiez pas Franz Jägerstätter ? Nous non plus et c’est très dommage. Il a fallu « Une vie cachée », le dernier film de Terrence Malick, pour découvrir la figure d’un héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale, seul contre tous. Derrière le chef d’œuvre du réalisateur de « La Ligne rouge » ou de « The Tree of Life » (Palme d’or à Cannes en 2011) se cache un hommage inédit et bouleversant à l’objection de conscience.

Autant vous prévenir tout de suite : si vous souhaitez regarder un film d’action, comme il en existe beaucoup sur l’épisode tragique de la guerre 39-45, ce n’est pas « Une vie cachée » qu’il faut voir. Le film est lent… et long. Mais il relate une histoire vraie, passionnante et méconnue, qui a longtemps embarrassé la société civile autrichienne et allemande. Et, comme toujours avec Malick, la caméra joue merveilleusement avec la lumière, reflétant les drames intérieurs qu’elle entend révéler.

Une histoire vraie

Le héros du film a vraiment existé. Né en 1907 à Sankt Radegund, petit village des Alpes autrichiennes, Franz Jägerstätter n’est d’ailleurs pas un homme parfait. Fils d’une mère célibataire, il est d’abord un jeune homme fougueux et bagarreur, qui n’est allé qu’à l’école primaire, père d’un enfant hors mariage. C’est son mariage avec Franziska Schwaninger (décédée en 2013) qui le changera profondément. Ils seront les heureux parents de trois filles, toujours vivantes à l’heure où ces lignes sont écrites : Maria, Rosalia et Aloisa.

Simple cultivateur, catholique pratiquant et sacristain de la paroisse, Franz assiste au triomphe du nazisme et à l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Seul à exprimer cette position dans son village, il refuse de prêter allégeance à Adolf Hitler et au IIIème Reich. Arrêté, jugé, il est décapité à Berlin le 9 août 1943. Très peu connue en dehors de Sankt Radegund, son histoire aurait pu rester en rester là sans les recherches de Gordon Zahn, un pacifiste américain qui visita le village dans les années 1970. Un premier film est alors réalisé par l’autrichien Axel Corti : « Le cas Jägerstätter » (1971).

Reconnu comme martyr par le pape Benoît XVI, Franz Jägerstätter est béatifié le 26 octobre 2007 dans la cathédrale de Linz (Autriche) en présence de sa femme et de ses enfants.

Un drame de conscience

Scène du film « Une vie cachée »

Le film de Malick s’inspire de la correspondance entre Franz et sa femme Franziska. La dernière des lettres de Franz fut d’ailleurs écrite le matin même de son exécution. Elle révèle l’ampleur du drame de conscience d’un homme traversé par une double et terrible interrogation : comment jurer fidélité à un homme, Hitler, qu’il assimile à l’antéchrist mais aussi servir un gouvernement qui mène une guerre inique ?

La question est d’autant plus délicate que l’immense majorité des Autrichiens, clergé en tête, a voté l’Anschluss. D’ailleurs, depuis le prêtre de son village jusqu’à son évêque, en passant par les officiers qui le commanderont, tout l’entourage de Franz tente de le faire changer d’avis. Seule sa femme, consciente de sa détermination et de ses motivations profondes, le soutiendra. Le film de Terrence Malick le montre avec talent.

On retrouve chez le Bienheureux Franz Jägerstätter le même héroïsme que chez Antigone, mais aussi chez saint Jean Baptiste, saint Thomas More ou Baudouin de Belgique, d’autres personnages qui ont tout risqué pour affirmer leur conviction intime. Sans juger qui que ce soit, Franz revendique le simple droit d’obéir à ce qu’il considère être l’absolue vérité : l’appel sans équivoque de sa conscience. Ce sanctuaire intime et secret est comme une voix qui dicte le bien. « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera » (Concile Vatican II, Gaudium et Spes §16)

Non possumus

Franz Jägerstätter

Franz Jägerstätter se doutait certainement qu’au-delà de sa famille et de sa communauté, sa mort passerait complètement inaperçue, n’aurait aucune influence sur le parti nazi et ne précipiterait aucunement la fin de la guerre. Son histoire n’allait-elle pas rapidement tomber dans l’oubli ? Qui donc se souviendrait du geste antinazi d’un paysan sans éducation ? Et qui s’y intéresserait ? Il ne serait que l’une des victimes, parmi des centaines de milliers d’autres, jugées et exécutées par un régime totalitaire dans une froideur bureaucratique. Pourtant, des décennies après sa mort, on évoque encore son saisissant témoignage d’objecteur de conscience. Le film de Malick lui rend hommage ; et tant mieux.

« Nous ne pouvons pas » – Non possumus répondaient les premiers chrétiens à qui on proposait de sacrifier aux idoles païennes, même en faisant semblant. « Et moi, qu’aurais-je fait ? » est la question qu’on se pose après avoir vu un tel film. Nul n’est devin mais les temps qui viennent vont probablement demander aux chrétiens de demain d’assumer un nouveau statut : être les nouveaux transgressifs d’un monde qu’ils ne cessent de gêner par leurs convictions les plus intimes. En risquant peut-être aussi, qui peut savoir, réputation, travail, popularité et… vie ?

Que la force d’âme du Bienheureux Franz nous y aide ! Cette force d’âme si bien vantée par le film de Terrence Malick dont les dernières vues nous laissent sur cette pensée de George Eliot : « Si les choses ne vont pas, pour vous et moi, aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées ».

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016) et "Hors Service" (Artège 2019) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.