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Europe : Dieu ou le chaos

Publié le 05 Juin 2019 à 19:11 Divers Aucun commentaire

L’anniversaire des 75 ans du « Jour J » donne lieu à de grandes cérémonies, des reportages émouvants et des prises de parole solennelles. C’est l’occasion pour Padreblog de redonner la parole à un illustre visiteur, venu en 2004 en Normandie afin de représenter le Saint-Siège aux cérémonies du soixantième anniversaire du débarquement des alliés. Au cours de ce voyage, le cardinal Joseph Ratzinger délivrait en effet quatre textes puissants qui sont à la fois un apport significatif au devoir de mémoire et une puissante réflexion sur la paix.

Quelques mois après son voyage en France, le cardinal devenait pape sous le nom de Benoît XVI. Il n’avait échappé à personne qu’au moment où il visitait les plages normandes comme représentant du Vatican, il n’en était pas moins resté citoyen allemand. Son pays avait participé aux deux conflits mondiaux du 20èmesiècle et lui-même avait été enrôlé de force par le régime nazi. Sa parole et sa pensée nous permettent de mieux comprendre comment la paix peut être désirée et réclamée par ceux-là mêmes qui ont contribué à la mettre en péril.

A la recherche de la paix

[Conférence dans la cathédrale de Caen, 5 juin 2004 ; texte intégral ici].

A partir d’une réflexion sur le concept de guerre juste (l’opération « Overlord » des alliés étant selon l’orateur un bon exemple de ce concept), le conférencier développe sa pensée sur ce qui selon lui peut mettre la paix en péril et ce qui peut aider à la construire. Il contient une accusation forte et sans ambiguïté : « Un criminel et ses compagnons de parti parvinrent à prendre le pouvoir en Allemagne ».

Or, le pouvoir d’Adolf Hitler – nom que Ratzinger ne cite jamais – était légal. Mais il utilisait le droit comme un instrument au service de buts criminels ; il fallait donc l’arrêter. Il y avait bien légalité mais aussi injustice. Or, la paix et le droit, la paix et la justice sont intimement liés. « Quand le droit est détruit, quand l’injustice prend le pouvoir, c’est toujours la paix qui est menacée et déjà, pour une part, brisée. La préoccupation pour la paix est en ce sens avant tout la préoccupation pour une forme du droit qui garantit la justice à l’individu et à la communauté dans son ensemble ».

Après cette guerre, la paix a été possible car les vainqueurs n’ont pas souhaité de vengeance ou de punition. La plupart des politiciens de l’après-guerre (Churchill, Adenauer, Schuman, De Gasperri) avaient en effet une culture chrétienne qui leur suggérait une conception morale du droit, de la paix et de la réconciliation.

Mais l’Europe s’est également trouvé divisée en deux par le rideau de fer, division qui a affecté le monde entier. Là aussi, un parti a asservi, menti et aboli toute confiance mutuelle.

Puis, d’autres conflits ont éclaté, nous interrogeant sur notre devoir de rechercher la paix selon deux clés de lecture :

– une société peut se désagréger « du dedans » lorsque la capacité de vivre ensemble dans des communautés différentes est menacée. La force de cohésion du droit est affaiblie. Ce sont les exemples du Liberia, du Rwanda, de la Somalie ou de la Yougoslavie.

– une société peut se désagréger « du dehors » en étant victime du terrorisme, fléau qui frappe sans distinction.

« Que devons-nous faire, que pouvons-nous faire ? » s’interroge le cardinal. Face au terrorisme, une force proportionnée est exigée. Le pacifisme reviendrait à baisser les bras et consentir que l’illégalité prenne le pouvoir. La force du pardon est aussi essentielle : lui seul est capable de mettre un terme au cercle vicieux de la violence et à la logique du « œil pour œil ». Notons que le futur pape Benoît XVI ne fait pas l’impasse sur l’affrontement entre les grandes démocraties et le terrorisme d’origine islamique, un face-à-face Occident/Islam. Selon lui, « sans la paix entre foi et raison, la paix est impossible (…) car les sources de la morale et du droit se tarissent ». Quant à la raison détachée de Dieu (comme par exemple dans le cas du nazisme ou du communisme), elle permet l’avènement d’une force qui vise à faire de l’homme quelque chose et non plus quelqu’un, un objet et non une personne. La dignité humaine disparaît. Il n’y a plus de raison commune, de bien ou de mal. C’est Dieu ou le chaos.

Le devoir des chrétiens est donc « de faire en sorte que la raison agisse pleinement, non seulement dans le domaine de la technologie et du progrès matériel du monde, mais aussi et surtout pour que, selon ses moyens elle cherche la vérité, et reconnaisse ce qui est bien ». En n’omettant pas de dire que Dieu lui-même est la source de toute vérité et qu’il est aussi amour. La conférence se termine par une réflexion sur la vraie laïcité. Le royaume de Dieu n’est pas un royaume terrestre mais on ne peut oublier Dieu. Ou alors, on ne pourra résister aux idéologies.

La foi en Dieu trinité et la paix dans le monde 

[Homélie dans la cathédrale de Bayeux, 6 juin 2004 ; texte intégral ici].

La cathédrale de Bayeux

Le style est quelque peu différent puisque nous sommes dans un cadre liturgique : le cardinal préside la messe du dimanche de la Sainte Trinité. Il développe une méditation sur l’être de Dieu, son existence, source de paix et de joie.

Un Dieu amour et raison, qui ne peut pas faire peur : son regard, loin d’être menaçant, nous sauve et nous libère. Mais Dieu ne peut pas non plus être mis de côté. Car alors, l’amour manque dans ce monde et c’est la porte ouverte à la haine. Celui qui n’aime pas Dieu, ne peut pas aimer son frère. Il appartient aux chrétiens « de dire Dieu au monde » afin qu’il ne sombre pas dans l’auto-destruction. Relevons au passage une jolie phrase, trouvaille de prédicateur : « Dieu a inscrit nos noms sur son annuaire téléphonique. Il est toujours à l’écoute ».

La responsabilité des chrétiens pour la paix 

[Intervention dans la cathédrale de Bayeux, 6 juin 2004 ; texte intégral ici].

Dans ce lieu, le cardinal Ratzinger intervient en tant que représentant de la communauté catholique, dans le cadre d’une célébration œcuménique qui a lieu dans la cathédrale.

En introduisant son propos par une méditation sur l’au-delà et la vie éternelle, l’orateur poursuit sa réflexion sur la responsabilité qu’ont les chrétiens pour bâtir un monde de paix.

D’abord parce qu’ils sont les disciples de la réconciliation, à l’image d’un Dieu qui entend faire œuvre de réconciliation avec l’homme. L’annonce d’une Jérusalem céleste et de la victoire finale de Dieu en dépit des souffrances et des désastres humains, doit faire comprendre à tous que le monde appartient à Dieu.

En ce sens, les chrétiens ont une responsabilité singulière : « La foi ne crée pas un monde meilleur, mais elle réveille et affermit les forces éthiques qui édifient digues et bastions contre la marée du mal ».

La grâce de la réconciliation

[Discours dans le cimetière allemand de La Cambe, 5 juin 2004 ; texte intégral ici].

Le cardinal Ratzinger au cimetière allemand de La Cambe. A ses côtés (à dr.), l’évêque de Bayeux-Lisieux Mgr Pierre Pican et le nonce apostolique Mgr Fortunato Baldelli (à g.). On reconnaît derrière (portant une serviette) le secrétaire du cardinal, le Père Georg Gänswein, aujourd’hui évêque et préfet de la maison pontificale.

Il s’agit du texte le plus émouvant. Le cardinal prend en effet la parole au cours d’une cérémonie qui a lieu au cimetière militaire de la Cambe. 21 222 soldats allemands y sont enterrés, tombés lors des combats de juin à août 1944 au cours de la bataille de Normandie. Le propos est d’une richesse et d’un intérêt indéniable : il s’agit de tombes allemandes, le peuple des envahisseurs et des vaincus. Que dire de ces hommes qui ont loyalement servi un régime sans justice et une idéologie meurtrière ? Que peut dire d’eux, soixante ans après, un autre Allemand, cardinal de la Sainte Eglise ?

Le cardinal Ratzinger commence par faire parler les morts : « Et vous… ? ». Le procédé est original et donne une réelle gravité au texte.

En évoquant l’Europe unie, au lendemain du plan Marshall, l’orateur peut alors parler « du processus de réconciliation réciproque et de solidarité qui a mûri peu à peu ». Le thème reprend de façon plus succincte les propos de la conférence donnée à Caen le matin même. L’objectif du cardinal est de montrer que ce sont des idéaux chrétiens qui ont animé les « pères fondateurs » de l’Europe et que la paix durable qui a suivi le conflit mondial de 1939-1945 est due à cette référence évangélique. « Pour ces hommes, il était évident que les Dix Commandements constituent le point de référence fondamentale pour la justice, valable à toutes les époques ». La conclusion est claire : « Le monde peut être humain à une seule condition : laisser Dieu entrer dans notre monde ».


Pour aller plus loin :

L’Europe, ses fondements aujourd’hui et demain, Cardinal Joseph Ratzinger, Saint-Maurice, 2005, Editions Saint Augustin, 144 pages.

– Discours du pape François au Parlement européen, 25 novembre 2014.

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de spectacles pour les familles (www.santosubito.fr et www.princedudesert.fr) et de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016). De 2013 à 2018, il anime l'émission "un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame (FM 100.7).