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Non, les lignes rouges ne sont pas relatives !

Publié le 04 Mar 2018 à 23:19 Éthique Aucun commentaire

Il faut lire l’entretien accordé par Jean-François Delfraissy, Président du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE) à l’hebdomadaire « Valeurs Actuelles ». Nommé à la tête du CCNE par le Président Hollande en 2016, le professeur Jean-François Delfraissy est également en charge des Etats Généraux de la bioéthique qui se déroulent en ce moment. Dans cet entretien, le « monsieur éthique » du gouvernement expose une idéologie relativiste assumée.

J’avoue ma naïveté. J’imaginais que le CCNE et son président avaient pour mission de rappeler les grands principes éthiques fondateurs pour notre société et – à leur lumière – d’éclairer la réflexion des citoyens et du législateur sur les défis éthiques posés par les avancées de la science.

En quelques mots, Monsieur Delfraissy détruit tout cela. Sa conviction est claire : il n’y a pas de principes intangibles, ni d’interdits fondamentaux : « les lignes rouges sont relatives, elles aussi ». La preuve : en Chine, on accepte bien des milliers de transplantations d’organes réalisées à partir d’organes de condamnés à mort. Mais est-ce bien ? « Je ne sais pas ce que sont le bien et le mal ». Mais il y a bien des choses immuables, qui ont trait à la nature humaine ? « C’est vrai, mais il faut aussi relativiser »… etc.

Pourquoi tenir de tels propos est-il si dramatique ? Parce que ces grands interdits fondamentaux (l’interdit de tuer, de voler, de mentir, de marchandisation du corps humain, etc.) protègent les plus fragiles et rendent possible la vie en société. Ces principes forment une loi inscrite dans notre conscience, accessible à notre raison et qui rend compte de la dignité de chacun de nous. Cette loi, nous l’avons tous en commun, ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas. En la reconnaissant comme une loi commune, universelle, qui nous précède, nous pouvons vivre ensemble.

Qui protégera la dignité de toute personne humaine si tout est relatif ?

Si tout est relatif, alors c’est la loi du plus fort ou des plus nombreux qui s’impose. Si aucun principe universel n’est reconnu comme s’imposant à tous, il suffit qu’une majorité décide demain de ne plus reconnaître la dignité de tel ou tel, pour que ses droits n’existent plus. L’histoire du vingtième siècle nous l’a démontré de façon dramatique, au prix de millions de victimes.

Si tout est culturel, alors les droits de l’homme ne tiennent plus. Si nous voulons en effet promouvoir les droits fondamentaux de la personne humaine dans le monde entier, c’est que nous croyons justement qu’ils transcendent les cultures ou les époques. Ils sont la conséquence d’une dignité qu’on reconnaît à l’homme, dignité liée à sa nature humaine, que nul – pas même une majorité élue – ne pourra nier et que nous avons tous en commun. Ainsi, l’égale dignité de l’homme et de la femme n’est pas une valeur relative, même si les peuples n’en ont pas tous la même conscience. Quand cette conscience grandit, il est raisonnable d’affirmer que c’est un bien objectif. Ne peut-on pas affirmer que l’esclavage est un mal objectif et se réjouir quand il disparaît peu à peu dans toutes les cultures ? Ne peut-on pas au contraire dénoncer la régression éthique quand la conscience de la valeur de toute vie, même la plus fragile ou la plus diminuée, diminue dans la culture occidentale ? Ne peut-on pas affirmer que la liberté religieuse, que la liberté de conscience, est un droit fondamental de l’homme et vouloir ainsi qu’elle soit respectée non seulement en Europe mais aussi partout dans le monde ? Ce n’est pas une question de culture, mais de dignité de l’être humain – quelles que soient sa religion, sa couleur de peau ou sa culture – et cette dignité s’impose à tous.

Face aux pressions financières, face à la tentation de toute-puissance de certains scientifiques, face à la marchandisation de l’homme, face au pouvoir des puissants, face aux revirement de l’opinion publique si manipulable, face à une majorité peut-être élue mais jamais infaillible, face aux peurs des foules ou à la dictature du désir, face aux revendications des lobbys ou à l’habileté des cyniques, qui protègera la dignité de toute personne humaine et en particulier celle des plus fragiles ou des plus petits… si tout est relatif ? Si aucune digue ne tient ?

Cette idéologie libertaire si décomplexée appelle à un véritable sursaut moral

Il ne semble plus y avoir que deux indicateurs valables pour Monsieur Delfraissy : l’évolution de l’opinion publique et des besoins des citoyens d’une part et l’avancée des sciences d’autre part. Ce qui lui permet d’affirmer aujourd’hui qu’il est désormais « sensible au droit à l’enfant » et d’envisager pour y répondre une « GPA éthique » (mais on ne comprend plus ce que l’adjectif « éthique » viendrait limiter puisque tout est relatif…). On doit aussi reconnaître que s’il existe certaines grandes valeurs, « il y a des innovations technologiques qui sont si importantes qu’elles s’imposent à nous ». Bref, le CCNE devient une instance d’enregistrement d’évolutions qui s’imposent à nous, sans que nous puissions exercer notre discernement et garder la liberté de dire « oui » ou « non ». De toute façon, ses avis eux-mêmes sont… relatifs.

Ce relativisme tranquillement assumé et cette idéologie libertaire si décomplexée appellent à un véritable sursaut moral. Croyants et non-croyants peuvent et doivent se rassembler pour réaffirmer ce que nous avons en commun et ce qui fait l’honneur de la France : la certitude qu’il y a des principes immuables et des droits fondamentaux, pour lesquels des hommes et des femmes ont donné leur vie. Le relativisme insulte leur mémoire. Si tout est relatif, ils sont morts pour rien… On ne donne pas sa vie pour du relatif, pour ce qui demain ne sera plus vrai ! On se sacrifie pour ce qui fonde notre capacité à vivre ensemble. L’honneur de notre pays, l’honneur de nos dirigeants sera d’être toujours du côté des plus fragiles et des plus faibles, ici et dans le monde entier, en tenant ces principes qui les protègent, véritables digues d’humanité et utiles critères pour discerner tout réel progrès.

[Tribune publiée dans « Valeurs Actuelles » du 8 mars 2018]

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

40 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).