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Je veux donc je suis

Publié le 28 Sep 2021 à 13:47 Éthique Aucun commentaire

Avec la sortie du nouveau film de François Ozon Tout s’est bien passé, la question de l’euthanasie surgit à nouveau dans le paysage médiatique. Dans ce film, un octogénaire qui ne veut pas subir les conséquences d’un AVC part en Suisse pour un suicide assisté, sans être pour autant en fin de vie. Il sollicite l’aide de sa fille pour échapper à une vie diminuée et une mort incontrôlée. 

De nombreux critiques voient dans ce film un vibrant plaidoyer pour la liberté, un encouragement à vivre sa vie – et sa mort – telle qu’on la désire. Si la fille de cet homme accepte de collaborer à ce suicide, ce n’est pas d’abord pour mettre fin à ses souffrances, mais, plus subtilement, pour honorer le désir de son père. La revendication assumée du réalisateur est que ce soit dorénavant la société qui endosse cette responsabilité à la place des proches.

Bien sûr, demander à mourir ne peut être considéré comme un vulgaire caprice quand on devine le poids de souffrance que cela exprime. Il demeure que ce film pose une question délicate : jusqu’où la société doit-elle aller pour répondre aux désirs individuels ? 

Des désirs qui se transforment en droits

Longtemps, la société avait pour but d’édicter une norme commune à laquelle devaient se conformer les comportements individuels. Aujourd’hui, elle est de plus en plus sommée de faire droit à des revendications particulières, sous peine de tomber dans l’inégalité et la discrimination. Le désir individuel est progressivement devenu la norme centrale à laquelle même la loi doit obéir. Cela témoigne du bouleversement qui s’opère aujourd’hui : l’intérêt général ne prévaut plus toujours sur les désirs particuliers. Doit-on par exemple légaliser le cannabis ou la prostitution comme certains le demandent ?

Une telle dynamique contribue à la désagrégation d’une société déjà bien morcelée. Certains y voient une maladie de la démocratie libérale dont le centre de gravité est en train de passer du peuple aux individus qui le composent. La démocratie, qui cherche originellement à préserver la souveraineté d’un peuple de toute emprise dictatoriale, est paradoxalement en train d’accoucher d’un peuple où chacun veut dicter ses désirs à la société.

Je suis mon désir

La logique qui sous-tend cette évolution pourrait s’expliquer ainsi : « si la société ne répond pas à mes désirs personnels, elle m’empêche d’être vraiment moi-même et ne remplit pas son rôle ». Car, si dans le passé on existait à travers un groupe, une famille, un corps de métier, un peuple, on veut maintenant exister par soi-même.

Nos désirs sont devenus des exigences parce que nous nous identifions à eux. Spinoza disait que « le désir est l’essence même de l’homme ». Alors que le philosophe hollandais comprenait le désir dans son lien à la raison, beaucoup aujourd’hui se définissent exclusivement à partir de leurs désirs, sans référence à un socle rationnel ou naturel. A partir de là, si on conteste la légitimité de tel désir, c’est la personne qui éprouve ce désir qui se trouve contestée. Si on refuse à une personne le droit de répondre à son aspiration, elle a l’impression qu’on lui refuse le droit d’exister. On comprend pourquoi il est devenu si difficile de discuter paisiblement d’homosexualité ou de PMA. 

Il est urgent de reconnaître que nous sommes plus que les désirs qui nous traversent. Il est indispensable d’admettre que nos désirs personnels doivent se confronter au bien commun de la société pour être ajustés et trouver leur véritable satisfaction. 

Sortir de l’individualisme spirituel

Cet individualisme ambiant est l’air que nous respirons. Reconnaissons qu’il a aussi contaminé notre vie chrétienne : « Pourquoi est-ce qu’il n’y a rien pour les jeunes pros sur cette paroisse ? » ; « Notre fils est sur liste d’attente pour la meute de louveteaux, vous pouvez lui trouver une place ? C’est très important pour lui…  » ; « Mon père, c’est vous qu’on a choisi pour célébrer notre mariage ; vous êtes jeune et dynamique, exactement ce qu’on veut ! », entend-on parfois. 

Le pire, c’est que nous faisons pareil avec le Bon Dieu. Nous prenons régulièrement nos désirs pour des prières, sans prendre la peine d’exprimer à Dieu de vraies demandes. Puis nous nous mettons en colère lorsque Dieu n’agit pas comme nous le voudrions. Or Dieu ne nous doit rien ! Il aime en revanche répondre à la prière exprimée avec foi et humilité. Mais il le fait toujours à sa manière, en son temps. 

Le but de la vie ne consiste pas à satisfaire tous nos désirs. Ou plutôt, pas n’importe quels désirs. L’enjeu est de découvrir que nos désirs, tumultueux et désordonnés, sont l’expression de désirs plus profonds : désir de vivre et de donner la vie, désir d’être aimé et d’aimer. Et ce n’est pas par la revendication que nous obtiendrons leur satisfaction…

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Diocèse de Nantes, ordonné en 2017, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Licencié en droit et en ecclésiologie/œcuménisme. En ministère à la paroisse Sainte-Madeleine de Nantes. Aime le piano, le rugby, l'auto-stop et la rando.