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Eglise vs Gouvernement : si on arrêtait les dégâts ?

Publié le 04 Sep 2010 à 16:13 Politique 2 commentaires

La fin août fut un peu « chaude »… et pas que sur les plages, mais aussi et surtout entre le gouvernement et l’Eglise de France, à propos de la politique de sécurité de Nicolas Sarkozy et du traitement des Roms.

Nouvelle tourmente médiatique, un problème de fond qui demeure, des maladresses ou des fautes graves des deux côtés, un fossé qui semble se creuser encore un peu plus…

Et si on arrêtait les dégâts ? Voici avec franchise quelques intuitions et enseignements tirés de cette polémique, intuitions personnelles qui n’engagent que moi…

Avant tout, soyons clairs : l’Eglise est dans son rôle quand elle prend la parole publiquement sur des questions de politique, de société, d’économie à partir du moment où elle pressent que la dignité de l’homme, et des plus petits en particulier, est menacée. Hors de question pour elle de se cantonner à des histoires de sacristie ou de liturgie : on ne s’occupe pas des âmes sans prendre soin des conditions de vie concrètes des personnes d’abord. Ces conditions de vie, ces lois qui en sont le cadre, ceux qui nous gouvernent, tout cela a une incidence sur l’épanouissement de l’homme dans toutes ses dimensions, et donc ultimement dans sa dimension spirituelle. L’Eglise ne cherche pas à exercer un pouvoir politique ou économique, mais se préoccupe du respect de la vie et de la vocation humaine et spirituelle de chacun.

Ce rôle publique de l’Eglise est reconnu par tous les hommes de bonne volonté. Et même par les autres, quand ça les arrange ! Libération qui ne s’était pas privé de hurler sur le pape quand celui-ci osait exposer sa conception de la prévention du sida, lui offrait sa une, et ses louanges, quand il a rappelé l’importance de l’accueil des étrangers !

En même temps, pour être crédible, et réellement servir le bien de la société, l’Eglise, et surtout ceux qui interviennent en son nom, doivent faire attention à plusieurs aspects :

1) Être vraiment libres de toute les pressions médiatiques, politiques, ou idéologiques qui s’exercent sur eux, et les poussent à parler dans un sens ou dans un autre. L’Eglise court le risque d’apparaître sinon à à la traîne du politiquement correct, ou des modes médiatiques du moment.

Il y a des sujets sur lesquels il est plus difficile d’intervenir, car l’Eglise sera forcément à contre courant du microcosme médiatique ( Sujets de morale sexuelle, de bioéthique, par exemple ).D’autres sujets sur lesquels elle doit faire attention de ne pas se laisser instrumentaliser en venant appuyer de sa voix des revendications, qui cachent parfois des intentions assez ambigües auxquelles elle ne peut être assimilée. Quand je vois des pétitions ou des manifestations dans lesquelles des clercs se retrouvent aux côtés de collectifs ultra libertaires, d’extrême gauche ou laïcards, je me pose la question de la prudence…

2) Avoir travaillé le fond, pour ne pas seulement critiquer, mais apporter des solutions, être une force de proposition. Sur la bioéthique, les évêques de France ont fait un travail remarquable : ils ont en amont produit un ouvrage de fond, passant en revue toutes les questions éthiques posées par la médecine et la science, sur lesquelles les parlementaires vont devoir se prononcer. Les questions ont été étudiées à fond, les difficultés soulevées, les objections exposées, les solutions proposées. Quand l’Eglise prend la parole sur ces sujets, elle est crédible. On peut ne pas être d’accord avec ce qu’elle dit, mais personne ne peut lui reprocher de parler avec facilité ou superficialité. Tout le monde reconnaît son expertise acquise sur ce sujet, et sa crédibilité.

Il manque à mon avis le même travail sur ces questions si complexes d’immigration, légale et illégale. La pensée de l’Eglise sur ces sujets ne se réduit pas à un accueil large, généreux, des étrangers, même si elle commence par le mettre en valeur. Voir ce que dit le Catéchisme de l’Eglise Catholique au n° 2241 :

«  Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent.

Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges. »

Cet accueil primordial, généreux, est à concilier avec les capacités du pays à accueillir et intégrer ceux qui arrivent. Il est même subordonné à l’obligation pour les gouvernants de préserver l’unité de la nation, autour de sa culture d’origine, de ses valeurs et de ses lois. Bref, on ne peut pas sur ces sujets avoir des réponses faciles, un discours binaire, angélique ou au contraire dramatique. Il faut travailler.

Si l’Eglise veut éclairer les dirigeants, elle doit pouvoir leur proposer des pistes de réflexion, des critères crédibles de discernement, un discours connecté au réel. Et pas seulement de belles phrases généreuses, qui concrètement ne vont pas vraiment aider le préfet, le ministre, le maire, le député ou le commissaire de police. Il y aurait là sans doute un travail et une prise de parole possible pas forcément pour des évêques uniquement d’ailleurs, mais pour des chrétiens en responsabilités, des think tank, des cercles de réflexion ou des associations qui peuvent aider à ce travail de proposition.

3) Cultiver de vrais relations personnelles avec les acteurs de la vie politique. Pourquoi commencer quand on est pas d’accord ou inquiet, par balancer un communiqué ? Le communiqué est une arme de guerre en communication : il expose publiquement le désaccord et force les parties en présence à adopter une posture médiatique surjouée, sans jamais céder, sous peine de perdre toute crédibilité ou tout avantage médiatique.

Pourquoi ne pas aller rencontrer les uns et les autres avant ? Brice Hortefeux, un peu sonné des interventions de certains évêques, leur a répondu assez justement : « mais ma porte est ouverte ! ». Les déclarations épiscopales en sortant de chez lui étaient bien apaisées comparées à celles qui avaient précédé, comme l’ont noté les journalistes… et sans doute d’autant plus efficaces !

Pourquoi ne pas avoir cet à priori positif de croire que l’autre est de bonne volonté, avant de le taxer immédiatement de dérive fasciste ? Le rencontrer personnellement, lui exposer nos craintes, nos soucis, tel ou tel cas concret, apprécier les qualités humaines de notre interlocuteur, se fonder sur celles ci pour trouver un chemin de progrès dans la politique proposée, etc… Tout cela demande de prendre le temps de connaître l’autre, de le rencontrer , loin du bruit médiatique, en vérité. L’Eglise est trop peu présente à ce niveau là, dans ces lieux de décision et de pouvoir, qu’ils soient de droite ou de gauche. Elle serait pourtant souvent bien reçue, elle est attendue, beaucoup plus qu’elle ne le pense.

Nos hommes politiques sont des hommes avant tout, placés devant des questions redoutables, soumis à des pressions très fortes : il faut d’abord les accompagner, respecter leur bonne volonté et leur fonction, j’ose le dire : les aimer. Sans être dupe. Sans cautionner toutes leurs idées. Mais on ne peut pas d’un côté encourager l’engagement politique comme le fait l’Eglise, et de l’autre, ignorer, suspecter ou mépriser ceux qui ont osé faire le pas et qui, avec leurs limites, leurs faiblesses, mais pour beaucoup, leur bonne volonté, exercent un mandat, ou des responsabilités !

Comme me disait l’un d’entre eux : « nous sommes de grands affectifs, toujours la sensibilité à fleur de peau : on s’engage à 300%, on se prend des coups en permanence, on se fait critiquer en permanence, mais jamais, quand on a réussi quelque chose de bien, quand on a pris un risque politique pour soutenir quelque chose de bien, on prend le temps de nous soutenir ou de nous remercier… on est souvent blessé à vif par le manque de reconnaissance… ». Un simple test, amis lecteurs : lesquels d’entre vous ont déjà écrit à leur maire, ou à leur député, ou à tel ministre, pour le féliciter d’une prise de parole courageuse, d’une réalisation judicieuse, ou d’un vote allant dans le bon sens ? Lesquels parmi vous se sont contentés de dauber sur eux sur d’autres sujets ? Comment vouloir exiger, réclamer, condamner ( Et il faut savoir le faire si nécessaire ! ) si on ne sait pas aussi remercier, encourager, accompagner ?

4) Eviter la surenchère, avoir un peu de sens politique et médiatique. Prenons le cas le plus polémique de ces derniers jours : quand un responsable ecclésiastique semble comparer même indirectement la situation des Roms aujourd’hui à celle des juifs en 1942, c’est tout simplement inaudible, parce qu’excessif. Et cela ruine tout dialogue. On peut ne pas être d’accord avec la politique du gouvernement actuel, et pas seulement sur ce sujet des Roms… Mais rien ne justifie une telle comparaison. Celle-ci est même difficilement supportable : car elle est réductrice de l’horreur de la Shoah. Car elle ne respecte pas la légitimité du pouvoir en place sur cette question : il renvoie des Roms qui sont soit volontaires, soit en situation illégale. Il les renvoie chez eux, et non vers des camps de la mort. Il les renvoie dans des avions climatisés, et non dans des wagons plombés. Il applique une loi légitime (même si on peut vouloir la faire évoluer dans un sens ou dans un autre. Mais elle n’offense pas en soit la dignité de la personne ) et non une loi antisémite, ou raciste et donc illégitime. On m’a dit que ce responsable était revenu en partie sur sa déclaration. Qu’il en avait précisé le sens. Mais c’est trop tard, le mal est fait. Et il est profond. Même l’opposition socialiste dans son ensemble n’a pas osé cette comparaison.

Ce genre de propos ruine le débat, et ferme les coeurs et les esprits pour longtemps. Ce qui est bien dommage, pour les prochaines discussions sur la bioéthique qui vont devoir avoir lieu dans quelques semaines…J’aurais aimé qu’une autre voix ecclésiastique s’élève publiquement pour corriger l’impression laissée par ces propos. La correction fraternelle doit être publique, quand l’erreur est publique. J’ai apprécié de voir des proches du Président condamner les propos d’un autre proche du président, à savoir Alain Minc. Ce dernier venait d’attaquer vivement le pape, lui interdisant de prendre la parole sur ce sujet des roms, en raison de ses origines allemandes, et de ce qu’avaient fait les allemands dans les camps en 39-45… Propos scandaleux, dont se sont immédiatement démarqués des gens comme Henri Guaino ou des élus proches du Président. J’aurais aimé que le prêtre qui a publiquement affirmé qu’il avait prié pour que M. Sarkozy ait une crise cardiaque soit sanctionné publiquement par ses supérieurs. Même s’il était revenu sur ses propos.

Quand on bosse avec les médias, on sait que c’est le premier jet qui reste dans les mémoires. Et que les rattrapages sont toujours beaucoup moins audibles. Alors, là aussi, il nous faut apprendre à être pro. A prendre la parole au bon moment, de la bonne façon, afin qu’elle ne soit pas instrumentalisée. Qu’on puisse la maîtriser. La parole de l’Eglise est tellement importante, elle a encore du poids ! Elle ne peut pas se contenter d’être transmise avec simplement de la bonne volonté. Il faut de la compétence, de l’expertise dans ce domaine de la communication. Et cela s’apprend. Devrait s’apprendre. Dès le séminaire…

Pour conclure

Je ne critique pas l’Eglise : j’aime tellement notre Eglise, et suis persuadé de la pertinence de son message pour le monde d’aujourd’hui. Je connais, j’entends l’attente si souvent déçue de ceux qui ont besoin de cette Parole, non pour les condamner à priori, mais pour les aider dans cette recherche du Bien commun. L’Eglise est sainte ! Mais les hommes d’Eglise, les chrétiens, moi le premier, sont perfectibles. Il nous faut nous encourager à bosser ! Car lorsqu’un évêque, un prêtre, un chrétien prend la parole publiquement, c’est toute l’Eglise qu’il engage.

Je ne donne aucune leçon : cela doit être tellement difficile pour nos évêques, nos responsables de la communication, nos porte-parole. Je suis certain de l’importance sur ce sujet d’une vraie collaboration avec des laïcs experts, compétents et formés sur ces sujets politiques et médiatiques. Autant pour nous aider à bosser le fond que la forme de ces interventions publiques de l’Eglise.

Mais j’aime trop mon Eglise pour me contenter et me satisfaire de la voir passer d’une polémique à une autre, d’une crise médiatique à une autre, sans qu’elle ne soit complètement sans responsabilité dans l’échec, l’incompréhension ou la récupération que suscite sa prise de parole.

Qu’elle reste libre, ni de droite, ni de gauche, profondément libre, pour défendre la dignité de toute personne humaine, de l’embryon comme du Rom, du vieillard comme du jeune, du flic comme du voyou, de l’innocent comme du coupable… Mais cet enjeu réclame plus que jamais notre compétence, notre excellence même, comme plus beau service rendu à la vérité.

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Diocèse de Versailles, ordonné prêtre en 2004. Curé de Montigny-Voisins. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014), "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016) et de "Donner sa vie" (Artège 2018).