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Chrétiens : s’imposer ou se taire ?

Publié le 26 Jan 2019 à 22:30 Divers Aucun commentaire

Qui se souvient de ces célèbres slogans de mai 68 : « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner » ; « Soyez réalistes, demandez l’impossible » ? Hélas… cinquante ans après, nous ne voyons pas vraiment ce qu’on nous promettait : la plage sous les pavés, son sable fin et son soleil. Notre pays semble toujours plus s’enfoncer dans la grisaille et la sinistrose. Et si les chrétiens, ceux dont les valeurs ont irrigué la culture et l’histoire de ce pays, étaient les véritables porteurs d’espérance ? Les vrais contestataires d’une société qui confond réussir sa vie et réussir dans la vie ? On les accuse d’être du vieux monde ; mais ne sont-ils pas, depuis toujours, d’authentiques révolutionnaires, porteurs d’un idéal qui les dépasse ?

Bien sûr, notre espérance et notre désir d’éclairer ce pays par notre Foi sont mises à rude épreuve. Les chiffres sont même alarmants. En termes d’effectifs, les catholiques pratiquants ne représentent plus grand chose : à peine 5% de la population. C’est-à-dire si peu que les sondeurs et les analystes peinent à les prendre en compte tellement ils passent sous le balayage radar des statistiques. Pourtant, il y a deux mille ans, douze hommes devaient partager le même constat, en pire. Comment Pierre, Jacques, Jean, André… les douze apôtres, sont-ils parvenus, en à peine deux cents ans (une paille !) à christianiser l’intégralité du monde connu ? Par une simple mais exigeante recette : espérer contre toute espérance, fuir les idoles, être prêts au martyre.

Espérer contre toute espérance

Le bateau va probablement couler ? Beaucoup attendent hélas que ce soit vraiment le cas. Après tout, nous ne sommes ni capitaine ni membres d’équipage ! Attendre que tout s’effondre… Cette politique a un nom : la politique du pire. Elle a souvent un scénario terrible : la guerre civile. Et toujours les mêmes victimes : les petits et les faibles. Faite de résignation, elle consiste à être spectateurs du monde, à vivre dans une sorte d’exil qui est une fuite et une désertion. Telle ne fut pas la démarche des douze apôtres. Le monde romain était païen ? Qu’à cela ne tienne : ils ont évangélisé l’empire. L’empire s’effondre ? Leurs disciples ont évangélisé les barbares.

Ce que nous apprend ce bref rappel historique, c’est que l’évangélisation n’est jamais acquise : au fil des siècles, tout est à faire et à refaire, sans se résigner. Comme Abraham jadis, les chrétiens espèrent contre toute espérance. Ils se savent attendus par le Seigneur ici, dans ce monde et dans cette époque. En bref, « ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient ».

Parfois, des chrétiens se fourvoient : ils attendent encore le Messie ou croient l’avoir reconnu en (faites votre choix) Nicolas, Marion, Jean-Luc, Emmanuel, Marine, François, Alain, … la liste n’est bien sûr pas exhaustive. Mais certains pensent naïvement que ces hommes ou ces femmes sont les personnalités providentielles dont la France a besoin.

Il faut enfin avertir les adeptes du « rebondissement », ceux qui croient qu’une fois que nous aurons « touché le fond » nous rebondirons. C’est une grosse erreur : car le fond du trou n’existe pas. On peut ne jamais finir de sombrer ou de dégringoler. La déchéance est une notion sans limites.

La bonne nouvelle, c’est que l’inverse est vrai : le vrai, le bien, le beau sont infinis. Mais il faut pour cela des hommes et des femmes qui s’insurgent et qui résistent. Des contestataires ou, mieux, des attestataires. Des personnes qui rappellent sereinement, avec intelligence et créativité, par leur témoignage de vie bien plus que par leurs discours, que leur message est d’une éternelle nouveauté et une source incroyable de bonheur parce qu’il répond aux aspirations les plus intimes du coeur de l’homme.

Fuir les idoles

Le pape Benoît XVI présidant la messe le 13 septembre 2008, à Paris, sur l’esplanade des Invalides.

Paris, 13 septembre 2008, esplanade des Invalides : Benoît XVI s’adresse à la foule, au cours de ce qui est – pour le moment – le dernier voyage d’un pape en France. Le pape allemand commente un appel que saint Paul lance aux Corinthiens : « Fuyez le culte des idoles ! » (1 Co 10, 14). Et il ajoute : « Frères et sœurs, cet appel à fuir les idoles reste pertinent aujourd’hui. Le monde contemporain ne s’est-il pas créé ses propres idoles ? N’a-t-il pas imité, peut-être à son insu, les païens de l’Antiquité, en détournant l’homme de sa fin véritable, du bonheur de vivre éternellement avec Dieu ? C’est là une question que tout homme, honnête avec lui-même, ne peut que se poser. Qu’est-ce qui est important dans ma vie ? Qu’est-ce que je mets à la première place ? ».

Au cœur du 7ème arrondissement de Paris, celui où le prix du mètre carré est d’en moyenne 11 000 euros, le pape continue : « L’argent, la soif de l’avoir, du pouvoir et même du savoir n’ont-ils pas détourné l’homme de sa fin véritable, de sa propre vérité ? (…) Demandons donc à Dieu de nous aider à nous purifier de toutes nos idoles, pour accéder à la vérité de notre être, pour accéder à la vérité de son être infini ! ».

A la suite de ces propos, ne devons-nous pas effectuer un examen de conscience : les catholiques de France n’ont-ils pas trop mis leurs espoirs dans ce monde ? Les premiers chrétiens, eux, refusaient de sacrifier aux idoles, et même de faire semblant. La nouvelle évangélisation de ce troisième millénaire ne passe-t-elle pas d’abord par un véritable sursaut culturel, politique et spirituel contre la dictature du relativisme ? Par une appropriation du temps long, par une transmission de nos valeurs, par la contestation de cette triste horizontalité qui ne comble pas : sexe, argent, pouvoir ?

A force de courber la tête, soit à cause des persécutions soit à cause de nos propres péchés, nous sommes peut-être aussi devenus craintifs. Peut-être avons-nous à recevoir du témoignage de certaines paroisses outre-Atlantique qui ont tellement peu de complexes et de réticences. On y paie la dîme sans réserve, se donnant les moyens pour agir. On y assume aussi fièrement son identité chrétienne, en concentrant les efforts et en évitant la dispersion, on y accueille la vie avec générosité par de nombreux enfants et on en accepte les conséquences financières, on crée des écoles libres pour transmettre nos valeurs aux générations suivantes, … Dans ces communautés qui ne sont pas des ghettos, il fait bon s’y retrouver pour repartir ensuite dans le monde, toute initiative et tout charisme ne sont pas vécus comme un problème à gérer mais une grâce à recevoir.

Etre prêts au martyre

On ne garantirait pas beaucoup d’avenir à une entreprise dont le fondateur ne promettrait à ses collaborateurs rien que de la sueur, du sang et des larmes. C’est pourtant ce qu’a fait le Christ : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive » (Luc 9, 23). Ou encore : « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon nom » (Luc 21, 12). Des douze apôtres, un seul – saint Jean – est mort dans son lit…

L’avons-nous déjà oublié ? C’est hier, en juillet 2016 et en France, qu’on a assassiné un prêtre au cours d’une messe. Non pas parce qu’il s’appelait Jacques Hamel mais parce qu’il était prêtre. Cela ne s’était jamais vu depuis les guerres de Vendée. Or, « le sang des martyrs est semence de chrétiens » disait déjà Tertullien au IIème siècle. Le martyre (martyria – témoignage en grec) est constitutif de l’Eglise.

Arc en ciel sur la ville de Jérusalem

Deux mille ans après, malgré ses ennemis de l’extérieur et – pire encore – ses ennemis de l’intérieur, cette Eglise est encore là, ballotée certes, mais toujours bien présente. Comme nos aînés des siècles précédents, nous devons être prêts au martyre et promouvoir le christianisme comme une contre-culture. L’avenir appartient aux minorités créatives, celles qui assument d’avoir un rôle prophétique de contradiction sociétale, tel que Benoît XVI – encore lui – le décrivait dans ces lignes trop méconnues :

« De la crise d’aujourd’hui émergera une Église qui aura perdu beaucoup. Elle deviendra petite et devra repartir plus ou moins des débuts. Elle ne sera plus en mesure d’habiter la plupart des édifices qu’elle avait construits au temps de sa prospérité. Et étant donné que le nombre de ses fidèles diminuera, elle perdra aussi une grande partie des privilèges sociaux… mais malgré tous ces changements que l’on peut présumer, l’Église trouvera de nouveau et avec toute l’énergie ce qui lui est essentiel, ce qui a toujours été son centre : la foi en Dieu Un et Trinitaire, en Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, avec l’Esprit Saint qui nous assiste jusqu’à la fin des temps.

Elle ressurgira par les petits groupes, les mouvements et une minorité qui remettra la foi et la prière au centre de leur vie et expérimentera de nouveau les sacrements comme service divin et non comme un problème de structure liturgique. Ce sera une Église plus spirituelle, qui ne s’arrogera pas un mandat politique flirtant de-ci avec la gauche et de-là avec la droite. Elle fera cela avec difficulté. En fait, le processus de la cristallisation et de la clarification la rendra pauvre, la fera devenir une Église des petits, le processus sera long et pénible… mais après l’épreuve de ses divisions, d’une église intériorisée et simplifiée sortira une grande force.

Les hommes qui vivront dans un monde totalement programmé vivront une solitude indicible. S’ils ont perdu complètement le sens de Dieu, ils ressentiront toute l’horreur de leur pauvreté. Et ils découvriront alors la petite communauté des croyants comme quelque chose de totalement nouveau : ils le découvriront comme une espérance pour eux-mêmes, la réponse qu’ils avaient toujours cherchée en secret… Il me semble certain que des temps très difficiles sont en train de se préparer pour l’Église. Sa vraie crise est à peine commencée. Elle doit régler ses comptes avec de grands bouleversements. Mais je suis aussi tout à fait sûr de ce qui restera à la fin : non l’Église du culte politique… mais l’Église de la foi. C’est sûr qu’elle ne sera plus la force sociale dominante dans la mesure où elle l’était jusqu’il y a peu de temps. Mais l’Église connaîtra une nouvelle floraison et apparaîtra comme la maison de l’homme, où trouver vie et espérance au-delà de la mort » (Joseph Ratzinger, « Foi et Avenir », Paris, Mame, 1971).

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Addendum : quelques lectures pour aller plus loin !

  • Martin Steffens, Rien que l’amour, repères pour le martyr qui vient, Salvator, 2016
  • Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ? Folio, 2017
  • Fabrice Hadjadj, L’aubaine d’être né en ce temps, Emmanuel, 2015
  • Abbé P-H. Grosjean, Catholiques : engageons-nous ! Artège, 2016
  • Adrien Candiard, Veilleur, où en est la nuit ? Le Cerf, 2016
  • Georges Bernanos, La France contre les robots, Le castor Astral, 2017
  • Charles Péguy, Notre jeunesse, FB éditions, 2015
  • Jean-Luc Marion, Brève apologie pour un moment catholique, Grasset, 2017
  • Alexandre Soljénitsyne, Le déclin du courage, Les belles lettres, 2014

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de spectacles pour les familles (www.santosubito.fr et www.princedudesert.fr) et de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016). De 2013 à 2018, il anime l'émission "un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame (FM 100.7).