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Saboteurs de Dieu

Publié le 31 Mar 2021 à 12:02 Divers Aucun commentaire

Ce Jeudi saint 2021, les 414.000 prêtres du monde entier ont célébré une fois encore l’institution du sacerdoce et de l’eucharistie. Une occasion de renouveler l’offrande d’eux-mêmes, dans cette crucifiante conviction que – malgré leur indignité et leur faiblesse – le Seigneur les a appelés à le suivre afin de rejoindre une immense aventure. Il avait appelé hier de pauvres pêcheurs du lac de Tibériade, en Galilée, pour la même raison. Leur mission était vertigineuse : aller par toute la terre annoncer l’Évangile par les armes de la dissidence et du témoignage. Des ressources puissantes qui sont encore d’actualité.

Entourés de quelques disciples, accompagnés par quelques femmes, les apôtres n’étaient que 12. Et les évangiles ne cachent d’ailleurs pas leurs limites, leurs rivalités, la trahison de l’un, le reniement de l’autre. Aujourd’hui, nous sommes bien plus nombreux ! Disciples du Christ dans un monde qui ne l’est pas (ou ne l’est plus), nous voici invités comme saints Pierre, Jacques, Jean et les autres, à entrer résolument dans un christianisme subversif, celui des minorités créatives vantées par Benoit XVI. Ce christianisme-là réclame de tous, prêtres et laïcs, une bonne dose de courage. À l’image de trois figures sacerdotales récentes qui peuvent nous inspirer.

Trois témoins

La plus récente est celle d’un prêtre polonais, le père Jerzy Popiełuszko (1947-1984, photo au centre). Béatifié en 2010, son sacerdoce aura fait de lui un vibrant témoin de la vérité contre le totalitarisme. Aumônier du syndicat interdit Solidarnosc, il entreprend de célébrer chaque mois des « messes pour la Patrie » au cours desquelles ses homélies, très suivies et retransmises sur Radio free Europe, dénoncent le régime communiste en place. Assassiné en 1984 par trois policiers, il sera béatifié en 2010.

La deuxième figure nous vient du plus petit pays d’Amérique centrale : le Salvador. Mgr Oscar Romero (1917-1980, à droite sur la photo) y est l’évêque de la capitale. Ses prises de position, comme sa dénonciation des crimes, des enlèvements et des assassinats menés quotidiennement par l’armée et la police salvadorienne le font passer pour un dangereux agitateur aux yeux du pouvoir en place. Assassiné en pleine messe, il est canonisé depuis le 14 octobre 2018.

La troisième figure, moins connue en Europe et un peu plus ancienne, est celle du « curé d’Ars américain » : l’abbé Michael McGivney (1852-1890, à gauche sur la photo). Curé de terrain avec un cœur de pionnier, il met littéralement le feu à sa paroisse et crée la confrérie des Chevaliers de Colomb qui rassemble aujourd’hui plus de deux millions d’hommes dans le monde, autour d’activités de bienfaisance et de soutien des paroisses. Tout cela au lendemain de la guerre de Sécession, dans un environnement où les protestants et les francs-maçons sont nombreux et actifs, en plein American dream c’est-à-dire au rythme endiablé d’un pays en pleine croissance qui laisse peu de place aux personnes isolées, faibles et dépendantes. Il meurt, épuisé, à l’âge de 38 ans. Le pape François vient de le béatifier le 31 octobre dernier. Sa biographie en langue française vient d’être publiée.

Résister et témoigner

Manifestations en Ukraine, 2014

Popiełuszko, Romero, McGivney : un prêtre polonais « de droite », un évêque hispanisant « de gauche », un prêtre américain volontariste. Faut-il valider cette vision réductrice ? Ce serait avoir une vision simpliste du pouvoir subversif de l’Évangile.

En découvrant comment le sacerdoce de ces trois hommes bien différents a pu rayonner en des temps si obscurs, on comprend finalement comment la figure du prêtre – homme de tous et pour tous – est vraiment d’utilité publique. Quand la morsure du pouvoir des ténèbres se faisait plus cruelle ou quand le totalitarisme dur semblait triompher, ces trois prêtres remplis de foi et d’espérance ont résisté et témoigné, en utilisant des armes en apparence bien modestes mais qui sont plus fortes encore : la dissidence et le témoignage de la vérité.

Certes, en Europe, le rideau de fer est tombé. Mais une dictature n’a-t-elle pas remplacé une autre ? L’Occident connait en effet désormais ce que Benoit XVI n’avait pas peur d’appeler la « dictature du relativisme ». Elle a permis l’avènement d’une sorte de soft totalitarisme : il semble plus doux, plus intelligent et plus sophistiqué que les totalitarismes du 20ème siècle, car l’État policier est encore loin. Son mot d’ordre ? Le progrès. Et en son nom, tout esprit critique est dénigré, toute parole qui sort du lot, discréditée. Le progressisme a pour refrain le plus vieux des mensonges, celui murmuré jadis par un serpent dans un jardin : « Vous serez comme des dieux ».

Sabotage

Or, il a fallu un tout petit virus pour réaliser que nous n’étions justement pas des dieux mais des êtres fragiles et dépendants. Et alors que l’État entend assurer l’accès aux soins et que les politiques tentent de nous faire entrevoir une sortie de crise, les médecins, les psychothérapeutes, les psychologues et les psychiatres ne cessent d’alerter : le bilan humain de la crise sanitaire est colossal.

Venezuela, 1962

Pourquoi est-il aussi lourd ? Parce qu’on a voulu faire croire que la vie pouvait se réduire à manger, dormir et consommer dans des commerces dits « essentiels ». On a juste oublié que l’homme a faim et soif d’autre chose. Qu’il faut aussi donner l’espérance à ceux qui se découragent, à ceux qui se questionnent sur le sens de leurs épreuves, à tous ceux qui ont perdu un proche, sans parfois même pouvoir lui dire adieu. Mais l’espérance d’être aimé et accompagné au cœur même des difficultés ne vient pas de l’homme lui-même. Elle vient de Dieu. Elle nous offre la promesse d’une paix intérieure, au cœur même des crises qui agitent ce monde.

C’est pour rappeler cette promesse que le monde a besoin des prêtres, hommes parmi les hommes, serviteurs de l’Inactuel, portant « un trésor dans des vases d’argile » comme l’écrit saint Paul. Leur vocation ? Nourrir la force d’âme ! Cela leur demande bien souvent d’oser une parole qui dérange, d’entrer en résistance, de participer à une histoire singulière que l’écrivain britannique C.S Lewis décrivait ainsi : « Le christianisme est une histoire qui nous dit comment le roi légitime a débarqué, on peut même dire a débarqué déguisé, et nous a tous appelés à prendre part à une grande campagne de sabotage » (« Mere Christianity », Londres, Harper-Collins, 1952, II, 2).

Seigneur, s’il te plait, nous t’en prions en ce Jeudi saint : envoie-nous beaucoup de nouveaux saboteurs comme Popiełuszko, Romero et McGivney ! Des hommes qui « mettent le désordre », dirait le pape François. C’est urgent. Merci !

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016), "Hors Service" (Artège 2019), "Prières de chaque instant" (Artège 2021) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.