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Ne tournons pas la page

Publié le 05 Oct 2021 à 11:53 Église Aucun commentaire

La commission Sauvé vient de rendre son rapport (à découvrir ici) sur les violences et agressions sexuelles commises sur des mineurs dans l’Église de France depuis 1950. Ce rapport est accablant à cause de l’ampleur des chiffres qui, sur soixante-dix ans, décrivent une insoutenable réalité : pas moins de 216 000 victimes sont concernées. A cette consternation s’ajoute la honte de voir que tant de prêtres et de consacrés ont trahi la promesse de servir Dieu et les hommes. Comment allons-nous vivre les jours qui viennent ? Comment allons-nous traverser cette épreuve ?

La tentation du trop plein

D’abord, il convient de rappeler un point important : c’est l’Église elle-même qui a demandé et financé la constitution et les travaux de cette commission indépendante. Dans beaucoup d’autres pays, en particulier en Belgique et aux États-Unis, l’État et la justice avaient pris la main et imposé de l’extérieur un dévoilement des scandales des années passées. Chez nous, au contraire, l’Église a voulu être à l’initiative de ce travail autant difficile qu’indispensable. C’est certainement de sa part le signe d’une prise de conscience et de la volonté de réparer les terribles injustices perpétrées en son sein. La remise de ce rapport est donc la conclusion logique d’un processus qui a été voulu par nos évêques pour incarner la parole du Seigneur : « La vérité vous rendra libres » (Jean 8,32).

Une tentation peut pourtant surgir en nous, celle de vouloir tourner rapidement la page, pour passer à autre chose. C’est compréhensible. La réalité présentée est tellement violente, tellement cruelle, tellement scandaleuse, que personne ne souhaiterait rester trop longtemps à son contact. De plus, la liste des événements de cette dernière décennie semble interminable : lettre de Benoît XVI pour les scandales en Irlande au printemps 2010 ; nouvelles révélations aux États-Unis en 2013 ; affaire Preynat et le procès du Cardinal Barbarin à partir de 2016 ; démission de tous les évêques chiliens en 2018 ; sommet mondial au Vatican en 2019. Ce trop-plein des événements nous dépasse et nous sommes marqués au fer rouge de la honte.

Écouter les victimes

Pourtant, de ces années difficiles, nous avons appris un élément déterminant : nous avons commencé à mieux comprendre la démesure de la souffrance et des blessures que portent les personnes victimes. Les violences sexuelles sont un cataclysme sans limite pour un enfant ou un adolescent. Un psychothérapeute expliquait : « Bien souvent, le cerveau enterre les événements pendant plusieurs dizaines d’années dans un oubli complet. C’est la dernière défense possible pour éviter la mort psychique ; c’est une souffrance qui n’a pas de nom. Et quand l’événement réapparaît, sans prévenir, c’est souvent l’effondrement. » Ces personnes, ce sont nos frères et soeurs par le baptême et par l’humanité, et on ne peut pas dire que jusqu’à maintenant, il y ait eu beaucoup de place pour les écouter, les comprendre et les accompagner. C’est le tournant des dernières années. Nos évêques eux-mêmes reconnaissent que tout a changé à partir du moment où les personnes victimes sont venues participer aux travaux de l’assemblée plénière de Lourdes, en novembre 2018. 

Si nous ne sommes pas responsables des violences commises par des membres de l’Église, nous portons en revanche la responsabilité d’accompagner ceux et celles d’entre nous dont la dignité a été profanée et qui portent en eux une souffrance sans fond. Les personnes victimes sont nos contemporains, elles parcourent courageusement le chemin d’une existence souffrante, et nous sommes responsables de nous tenir à leurs côtés pour leur offrir l’écoute et la compassion auxquelles elles ont droit.

Nous n’avons pas le droit de tourner la page de la révélation des violences sexuelles commises dans l’Église. C’est la page que nous sommes en train d’écrire. C’est la page que l’Esprit Saint nous appelle à vivre aujourd’hui, avec les personnes victimes : le devoir d’être, pour ceux qui ont été trop longtemps délaissés, les chrétiens qui osent s’arrêter, écouter et compatir.

Ne tournons pas la page, l’Évangile est à ce prix.

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Vous pouvez retrouver ici l’allocution de Mgr Éric de Moulins-Beaufort à la réception du rapport de la Commission Sauvé.

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