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Le prêtre est mort, vive le prêtre !

Publié le 27 Nov 2020 à 11:04 Église Aucun commentaire

Croyant ou pas, il y a de quoi être intrigué par l’idéal et la réalité de la vie sacerdotale. Certains métiers d’autrefois n’existent plus du tout, d’autres sont apparus, certaines professions ont connu de profonds bouleversements. Mais depuis des siècles, voire des millénaires, les prêtres font toujours la même chose : donner Jésus et le faire aimer. En France, ils ont pourtant traversé durant ces dernières décennies une grave crise d’identité dont ils sont en partie responsables. Quelle nouvelle figure du prêtre, plus authentique, peut émerger en ce 21ème siècle, après ces deux épisodes de confinement ? Décryptage.

Jetons d’abord un regard en arrière, il y a exactement cent ans. À l’époque, le prêtre est perçu comme un notable. Avec le maire, le médecin et l’instituteur, il est l’une des personnalités incontournables du village. L’effroyable saignée de 14-18 a mis en valeur l’héroïsme du clergé dans les tranchées. L’Union sacrée a également tourné la page douloureuse de la séparation de l’Église et de l’État. Sous chacun des 42 000 clochers de France, il y a un curé qui baptise, enterre et célèbre les mariages de la quasi-totalité des habitants. Dans les petits et grands séminaires, dans les collèges et lycées de l’enseignement catholique, les prêtres sont légion. Chassées par les lois Combes, les congrégations sont revenues. Soutanes et cornettes sont partout. Un indice le montre facilement : dans les films de l’entre-deux-guerres, on voit très souvent un curé ou une bonne soeur. Ils ne font pas partie du décor, ils sont le décor.

Au-delà des chiffres, retenons que le prêtre possède un statut. Il est le témoin privilégié des joies et des peines des hommes. En campagne comme à la ville, l’Action catholique est florissante et il en est le maître d’œuvre. La Seconde Guerre mondiale ne remet pas en cause cette image. À la libération, le curé est toujours aussi considéré : il joue de l’orgue, possède souvent une moto, tape le ballon avec les enfants du patronage, fait le catéchisme, s’occupe du cinéma paroissial ou de la cité jardin. C’est Don Camillo, avec ou sans Peppone…

Après la guerre, la sécularisation s’accélère de façon notable et trouve dans l’esprit de mai 68 un terreau favorable. Exit la moto, la soutane et l’orgue, bonjour la guitare et le col roulé ! On arrête de prêcher sur les fins dernières, on désacralise à tout va, on veut « faire peuple » et finalement… on perd le peuple ! « Vous n’êtes pas allés au monde, vous vous êtes rendus au monde » s’exclame un jour le philosophe Maurice Clavel (1920-1979). Bien sûr, il y a sûrement chez tous les prêtres de cette époque un don personnel qui va puiser à la source du Christ, chemin, vérité et vie. Mais aussi l’étrange sentiment qu’ils doivent devenir des hommes comme tout le monde. Cette désacralisation les rend bien moins intéressants. Beaucoup d’entre eux s’en vont d’ailleurs sur la pointe des pieds. Plus de 1700 entre 1960 et 1974, selon l’historien Philippe Foro qui parle juste d’estimation, en l’absence de statistiques officielles et établies. La crise s’installe et le sacerdoce n’est plus un statut social.

Avec l’avènement de Jean-Paul II (1978), on voit apparaître un nouveau style de prêtre. En costume sombre, réservé, il a conscience qu’il est au mieux une denrée rare, au pire un rescapé. Les décennies passent. Le communisme s’effondre sous l’action prophétique du pape polonais. La vie des paroisses s’est considérablement complexifiée car le rythme du monde s’est accéléré. Le prêtre doit à la fois être manager, coordinateur, chef d’entreprise, responsable du personnel et permanent de la pastorale. Ce n’est plus d’abord un pasteur, c’est un cadre. Ce n’est plus un pauvre pécheur, c’est un génie omniprésent à l’unisson de la culture du monde, parfois mondain, souvent invulnérable et touche à tout. Et comme il est devenu un couteau suisse de la pastorale, Jean Mercier n’a plus qu’à décrire sa surchauffe et sa fatigue dans « Monsieur le curé fait sa crise » : c’est un best-seller.

L’effacement

Durant cette période, la crise des vocations s’est accélérée et le reflux de l’institution ecclésiale devient de plus en plus flagrant. Si la diminution du nombre de prêtres et de messes passe relativement inaperçue en ville, elle entraîne en revanche – dans les zones rurales – la désintégration du maillage paroissial. Il est fréquent de rencontrer un curé qui a la charge de 40, 50 et même jusqu’à 80 clochers. Sans qu’il sache bien d’ailleurs à quoi correspond l’exercice de sa charge, dans des territoires très étendus où les chrétiens sont si peu nombreux. Prestataire de sacrements dans une France périphérique où la culture chrétienne s’estompe, il assiste impuissant à la disparition des valeurs attachées à la rudesse de la vie agricole : humilité, temps long, profondeur et médiation. La présence ecclésiale en campagne est généralement un trompe-l’oeil : en dessous du clocher qui est souvent le seul monument du village, l’église n’est ouverte que pour une communauté paroissiale vieillissante. On y expérimente une étrange impression de vide. L’âme de nos villages s’éteint et même les non-croyants déplorent qu’il n’y ait plus de curé. Pourtant, la réalité est évidente : la France se paganise. Il y a moins de prêtres parce qu’il y a moins de chrétiens. Logique…

Survient alors le choc des révélations pédophiles. Un double drame, à la fois à cause de l’ampleur des crimes commis mais aussi du fait que des responsables d’Église aient préféré le silence et le déni aux décisions courageuses qui s’imposaient. Le scandale est immense, à la mesure de ce qu’on attend d’un prêtre. Même s’il reconnaît que ces horreurs ont été commises par une minorité, le bon sens populaire réagit avec une juste sévérité : si la pédophilie est déjà une abomination, elle est encore plus grave quand elle est commise par un prêtre. Les catholiques sont accusés d’être des hypocrites, ce qui est fort légitime. Les laïcs eux-mêmes se crispent devant la duplicité et le mensonge des clercs. La faillite est d’autant plus considérable que l’Église s’était présentée jusque-là comme « experte en humanité », une expression imprononçable aujourd’hui… Le contre-témoignage est fort et durable.

Témoin de la proximité de Dieu

Au-delà des drames et des blessures, malgré l’incontestable générosité de la majorité d’entre eux – un « oui » à l’appel reçu et le désir de servir malgré tout – notre galerie de portraits initiale possède une constante : ces différents prêtres se ressemblent. Ils sont la figure du sacerdoce qui essaye de se conformer à l’esprit du monde. On a ainsi voulu lisser un peu la figure du prêtre. L’expérience montre désormais le cruel échec de cette entreprise. Du prêtre à succès qui gratouille sa guitare au cadre dynamique qui veut gérer efficacement l’ensemble paroissial, la faillite est la même. Elle est celle d’avoir fait croire aux prêtres qu’ils avaient une vocation magnifique, mais que le sacerdoce était de l’ordre du faire et non de l’être. En mettant trop l’accent sur l’appel qu’il a reçu, on oublie qu’il est d’abord et avant tout mis à part, consacré à Dieu, au Christ et à l’Église. Son célibat en est le signe.

Pendant les confinements de l’année 2020, on a vu de nombreux prêtres désemparés par la situation. Interdits de célébrations publiques, privés de leurs paroissiens, invités à mettre au chômage technique permanente pastorale, sacristain, secrétaire et femme de ménage, beaucoup se sont retrouvés inutiles et désœuvrés. Plusieurs évêques ont dû leur rappeler de célébrer la messe, même sans peuple. La jeune génération du peuple chrétien s’est alors manifestée. Elle n’ignore plus rien des forces et des fragilités de ses pasteurs. Elle comprend qu’ils essaient comme tout le monde de se convertir chaque jour et qu’ils souffrent de ce paradoxe douloureux entre ce qu’ils devraient être et ce qu’ils sont, la grandeur de leur vocation et leur pauvreté. Elle a réclamé qu’on donne au moins la communion, qu’on célèbre la messe – même en cachette – qu’on n’abandonne pas les fidèles à une certaine « dictature sanitaire ». Elle a déposé et encouragé le dépôt de requêtes au Conseil d’État afin de soutenir la liberté de culte. Un peu comme les Vendéens de 1793 s’en allant chercher le général de Charrette caché sous son lit (!), cette génération a aussi demandé à ce que les prêtres soient disponibles dans leurs églises vides et pas que dans leurs presbytères. Qu’ils prient, bénissent, confessent, exposent le Saint-Sacrement et soient courageux !

Et si c’était (enfin !) le retour du prêtre, homme de Dieu ? Car à quoi sert le prêtre ? Comme le rappelait récemment le président de la Conférence des évêques de France, la raison essentielle de son célibat réside dans le pouvoir qu’il a reçu de prononcer deux paroles : « Ceci est mon corps / ceci est mon sang » et « Je te pardonne ». Dans chaque sacrement, voici sa mission : nourrir et consoler l’humanité au nom de Dieu. Sans oublier d’expliquer les rudiments de ce qu’il faut croire, comment agir et comment prier, c’est-à-dire enseigner le Credo, les commandements et conduire la prière. Et le monde ? La réponse est simple : c’est le « terrain de jeu » des baptisés. Ils doivent en cela être aidés et servis par leurs prêtres qui demeurent pour eux les signes de la proximité de Dieu. Des prêtres spirituels, un peu moins dociles et plus frondeurs. Mais cela, le prêtre doit l’accepter. Comme il doit accepter d’écouter davantage la voix des femmes, qui voient souvent plus profondément que les hommes dans le discernement de bien des affaires humaines.

Élever le niveau de jeu

Les 2 % des catholiques pratiquants, qui passent désormais sous le balayage radar des instituts de sondage, ne représentent aucune force politique. Cette illusion de vouloir peser politiquement peut consommer beaucoup d’énergie vaine. Dans une France déchristianisée, les barbares – c’est-à-dire ceux qui, étymologiquement, émettent des sons inaudibles – ce sont eux. Le réaliser est un enjeu surnaturel qui requiert une authentique conversion.

Dans le sport, lorsque la compétition s’emballe et que l’adversaire devient vraiment coriace, l’entraîneur suggère « d’élever le niveau de jeu ». C’est un peu ce qui est désormais imposé au clergé de France et ce qu’il va vivre. Il ne peut plus être le gestionnaire et l’administrateur d’un fonds de commerce spirituel car les temps qui s’annoncent seront durs. On n’aura pas besoin de perroquets mais plutôt de prophètes, prêts à servir Jésus mais aussi les pauvres et les petits, davantage qu’une institution temporelle (communauté ou diocèse).

Il faut se réjouir de cette situation. Car quand le prêtre se recentre sur le cœur de ce qu’il est, il redécouvre la source du don infini qu’il a reçu le jour de son ordination. Ce jour-là, il a signé́ un véritable chèque en blanc au Seigneur. Allongé sur le sol, livré à son amour, il lui a dit avec générosité, comme tous ses anciens avant lui : « Oui Seigneur, je te suis. » Et Lui l’a pris au mot : le voilà̀ embarqué dans la même grande aventure que Lui.

Alors… le prêtre est mort ? Vive le prêtre !

[Tribune publiée dans Le Figaro « Vox » du 26 novembre 2020]

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016), "Hors Service" (Artège 2019), "Prières de chaque instant" (Artège 2021) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.