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Syrie : faire la guerre ou construire la paix

Publié le 04 Sep 2013 à 23:45 Politique Un commentaire

« La guerre peut-elle être évitée ? Face à la détermination américaine de recourir à bref délai à la force (…) il est vrai que les chances de la paix peuvent apparaître faibles. A moins que l’on ne pense, comme beaucoup ici, que la primauté du droit, les Nations unies et les opinions publiques peuvent encore l’emporter sur le déchaînement irréfléchi des armes… » [1]

Ces mots sont signés : « François ». Ils auraient pu l’être effectivement par le Pape François. Ils ont été prononcés en fait par un autre François : un certain François Hollande… En 2003, le leader des socialistes français – tout comme le Président Chirac – s’opposait à la 2ème guerre d’Irak. Aujourd’hui, le discours a changé.

En face, le tyran Saddam Hussein n’était pourtant pas moins sanguinaire que le dictateur Assad. Lui aussi avait d’ailleurs massacré sa population en utilisant des armes chimiques. L’armée française avait déjà dû l’affronter quand il avait envahi le Koweït quelques années auparavant. Et les services secrets américains affirmaient avec la même véhémence qu’ils avaient les « preuves » que Saddam constituait une menace imminente pour le monde.

Pourtant la France s’était retrouvée unie pour refuser cette guerre américaine de plus. Elle avait fait l’admiration d’un grand nombre de nations en disant « non à la guerre ». Un « non » dicté par un souci de vérité et de justice, au-delà des intérêts économiques et géopolitiques en jeu, au-delà aussi de l’émotion et de la pression médiatique. Et en aucun cas par lâcheté : la France a su montrer, comme en Afghanistan ou au Mali, qu’elle sait s’engager quand il est juste de le faire. Y compris aux côtés de nos alliés.

Le Pape Jean-Paul II avait tout fait pour éviter la guerre et raisonner les différents gouvernants. A sa suite, le Pape François a lancé ce cri : « plus jamais la guerre ! ». Est-il complaisant avec le tyran syrien ? En aucun cas. Il est même lucide, sur Assad, comme sur les rebelles, auxquels sont désormais mêlés des islamistes. Le souverain pontife a condamné fermement l’emploi des armes chimiques. Mais il sait une chose : l’usage de la force, quand il n’est pas juste, quand il est manifestement illégal, dérive toujours en violence. Et celle-ci n’est jamais une solution face à la violence. Au contraire !

La « guerre juste »

L’Eglise n’est pas naïve. Dans un monde marqué par le péché des hommes, pour protéger les plus petits, il peut devenir nécessaire de faire usage de la force. Cette force est toujours maîtrisée, et son usage doit rester légitime et légal, c’est à dire respectant le droit et les conventions internationales. L’Eglise reconnaît même la grandeur du service de la paix, pour lequel des militaires vont jusqu’à donner leur vie. Elle a réfléchi depuis de longs siècles sur les critères de légitimité de l’usage de la force. Voilà ce qu’en dit en résumé le Catéchisme de l’Eglise Catholique :

« Chacun des citoyens et des gouvernants est tenu d’œuvrer pour éviter les guerres. Aussi longtemps cependant « que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements, une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifiques, le droit de légitime défense » (GS 79, § 4).

Il faut considérer avec rigueur les strictes conditions d’une légitime défense par la force militaire. La gravité d’une telle décision la soumet à des conditions rigoureuses de légitimité morale. Selon les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la « guerre juste » (CEC n° 2308-2309),  il faut à la fois :

 – que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.

– que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.

– que soient réunies les conditions sérieuses de succès.

– que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition.

Questions

C’est à la lumière de ces règles de discernement, qui sont depuis entrées dans le droit international, qu’on doit juger de l’opportunité d’engager des actes de guerre avec la Syrie aujourd’hui.

A-t-on épuisé tous les moyens diplomatiques ? Est-on dans le cadre d’une légitime défense (en aucun cas la France n’a été agressée pour l’instant) ? A-t-on la certitude d’un succès ? Mais au delà de ces questions, un autre critère raisonne tout particulièrement, à la lumière du chaos irakien : « que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ». Assad et ses crimes constituent un mal terrible. Comme Saddam Hussein en son temps. Mais qui peut affirmer, pour les irakiens en général et pour les minorités en particulier – dont la minorité chrétienne – que la situation aujourd’hui est meilleure que celle d’hier ?

Quelles certitudes avons-nous pour entrer dans l’engrenage ? Pourquoi cet acharnement médiatique pour convaincre une opinion publique soupçonneuse, qui pressent avec bon sens que tout n’est pas si clair, si évident qu’on ne le dit… Quel souci de la vérité, alors que de multiples intérêts géopolitiques, économiques, stratégiques se mêlent aux belles intentions des « libérateurs » de l’oppresseur ? Qu’y a-t-il de vrai dans nos intentions ?

Il ne s’agit pas seulement de « punir » ponctuellement, ni même de mettre à terre le tyran. Il ne s’agit même pas, s’il était possible, de « gagner la guerre ». Il s’agit de « gagner la paix ». Il s’agit de servir la paix, la capacité de ces peuples à vivre en paix, car demain ils sont « condamnés » à vivre ensemble. L’usage de la force n’est légitime que s’il permet de construire la paix. Sommes nous réellement sûrs de ce que nous voulons construire sur les ruines de Damas ? Qui va payer le chaos que nous risquons de provoquer ? Combien de milliers de victimes innocentes supplémentaires ? Et si demain les rebelles sont au pouvoir, pensons-nous vraiment qu’ils seront des hommes de paix ? Seront-ils moins violents que le tyran d’aujourd’hui ? Les chrétiens d’Orient ont déjà répondu. Les égyptiens ont subi les « frères musulmans » jusqu’à ce que le peuple mette dehors ces fous de Dieu, que l’Occident s’était réjouit de voir arriver au pouvoir… Ceux d’Irak n’en finissent pas de payer de leur vie la « libération » de leur pays.

Discerner pour mieux agir

A qui revient ce discernement ? Au pouvoir politique : « l’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun» (CEC n°2309). Si demain nos troupes étaient engagées, elles auraient à obéir, tout en respectant les règles du droit dans la façon d’user de la force. Nous serons les premiers à soutenir nos soldats. L’Eglise les accompagnera d’ailleurs à travers les aumôniers militaires qu’elle enverra à leur côté.

Le Pape a raison. L’escalade militaire n’est pas la solution[2]. Elle n’engendrera qu’une plus grande violence en retour. La seule solution est d’accroître les efforts diplomatiques, encore et toujours, pour convaincre les uns et les autres de faire la paix et d’entrer sur un chemin de réconciliation. Naïf ? Illusoire ? « Il y a des démons qui ne se chassent que par le jeûne et la prière » prévenait Jésus (Mt 17, 21). Cela n’est sans doute pas étranger à l’appel du Pape qui vient de décréter une journée de jeûne pour la paix en Syrie ce samedi 7 septembre …

La France a une place particulière dans le cœur des populations de cette région du monde. En 2003, sa voix fut porteuse d’espérance et de paix face à la pression guerrière de Bush. Elle avait su dire « non » au géant américain et gagner ainsi un prestige immense auprès de ces peuples et le respect de tous. L’histoire lui a donné raison. Nous risquons de ruiner tout cela, pris dans une spirale de violence que nous ne maîtrisons pas, malgré ce dernier avertissement du Pape François : « sur nos actions il y a un jugement de Dieu et aussi un jugement de l’histoire, auxquels on ne peut pas échapper ! ».


À propos de l'auteur :

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Diocèse de Versailles, ordonné prêtre en 2004. Curé de Montigny-Voisins. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014), "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016) et de "Donner sa vie" (Artège 2018).