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Il n’y a pas de crise des vocations !

Publié le 21 Juin 2018 à 17:24 Église Aucun commentaire

Titre peut-être provocateur à la découverte des chiffres des ordinations en France cette année 2018 : 125 prêtres seront ordonnés, dont 25 religieux. Sur les 105 prêtres « de paroisse », seulement 67 sont diocésains.

Les autres appartiennent à différentes communautés (par exemple, les 8 ordonnés de la communauté Saint-Martin) et mis au service des diocèses. Pour 100 diocèses français, ces chiffres sont vraiment pauvres. De nombreux diocèses n’ont pas connu d’ordinations depuis des années. Il y a autant de prêtres de plus de 75 ans que de moins de 75 ans dans notre pays

Alors pourquoi nier ce qui ressemble à une vraie crise des vocations ? Tout simplement parce que c’est bien plus profond ! Les jeunes sont tout aussi généreux aujourd’hui qu’hier. Le désir de servir et de s’engager est présent dans de nombreux cœurs, j’en suis souvent le témoin admiratif. Vivre tout simplement en chrétien comme lycéen ou étudiant demande déjà de nos jours un véritable engagement. Beaucoup se montrent capables de se mobiliser autour de grandes causes ou au service du prochain. La soif de se donner est bien là. La joie aussi, quand on franchit le cap.

Pour avoir des prêtres, il faut d’abord des chrétiens

Mais si les jeunes sont toujours aussi généreux, nous continuons d’assister à l’effondrement de la foi chrétienne dans notre pays. Il n’y a tout simplement plus de prêtres parce qu’il n’y a plus de chrétiens. La chute des ordinations n’est qu’une conséquence de la chute des baptêmes (seulement un enfant sur trois), des communions et des confirmations. Pour avoir des prêtres ou des consacrés, il faut d’abord des chrétiens. Les chiffres nous font douloureusement ouvrir les yeux sur le réel : la France, ce vieux pays chrétien, est en train de devenir un pays de mission au sens propre du terme. L’effondrement des ordinations n’est qu’une facette de cette sécularisation. Notre pays perd la foi ; il faut nous en rendre compte.

Par ailleurs, même dans nos familles et nos paroisses, ces chiffres questionnent notre foi. Je suis frappé de voir la facilité de certains à « trier » dans l’enseignement de l’Église, en choisissant ce qui leur plaît ou ce qu’ils comprennent, en laissant de côté assez facilement, sans trop de scrupules ni de difficultés, ce qui leur paraît dépassé, trop dur ou inaudible. Des pans entiers de l’Evangile, de la doctrine ou de la morale sont laissés de côté. En particulier, la question du salut n’est plus au cœur de nos préoccupations. Beaucoup aiment prier, vivre de beaux moments en communauté avec d’autres, parce que cela leur « fait du bien » et les aide. Je m’en réjouis. Mais la foi n’est pas que ça. C’est aussi l’espérance du salut.

L’enjeu véritable : le Salut

Jésus est mort pour nous sauver, pour que nous puissions aller au Ciel. La foi nous met aussi et surtout face à ce choix immense d’accueillir ou non la miséricorde de Dieu. C’est le choix de chacun de se laisser sauver ou non. Mais avons-nous vraiment conscience d’avoir besoin d’être sauvés ? De la réalité et de la possibilité de la damnation ? Comprenons-nous l’enjeu du combat spirituel qui se joue et le prix de chaque âme ? Faisons-nous de la vie éternelle notre premier but ? Avons-nous conscience du poids d’éternité de nos actes et de notre vie d’ici-bas, de la nécessité des sacrements à travers lesquels nous est donné ce Salut de façon la plus certaine ? Les recevons-nous régulièrement ? Combien de chrétiens ignorent ou zappent cette réalité des fins dernières ? Combien pensent sincèrement qu’au final, dès lors qu’on évite de faire le pire, « on ira tous au paradis » comme le dit la chanson ? Beaucoup ont réduit la foi à une « spiritualité » au service d’un « bien-être » ou à une éthique « positive » au service d’un « bien-vivre ». Mais c’est pauvre. En tout cas, c’est bien en deçà de l’enjeu de notre vie et de ce que dit la foi.

Le saint Curé d’Ars répondait à un petit berger qui lui avait indiqué le chemin de sa nouvelle paroisse : « tu m’as montré le chemin d’Ars, je te montrerai le chemin du Ciel ». C’est sans doute la plus simple et la plus belle définition du sacerdoce. Le prêtre, c’est celui qui montre le chemin du Ciel. Mais si vous ne croyez pas au Ciel ou si vous ne savez pas qu’il y a bien un chemin pour y aller, alors vous ne comprenez plus le sacerdoce. Seul un tel enjeu d’éternité – le salut des âmes – peut justifier qu’un jeune de vingt ans quitte tout et offre sa vie. On ne rentre pas au séminaire pour devenir animateur, coach, psychologue – métiers bien utiles par ailleurs ! – mais pour aider Jésus à sauver les âmes. On donne sa vie comme prêtre, religieux ou religieuse parce qu’on se découvre appelé à servir ce « oui » de chacun à l’Amour de Dieu. On entre au séminaire parce que notre cœur n’est pas indifférent au sort des autres, des pécheurs, des foules sans berger, de ceux qui risquent de se perdre et de tous ceux qui ne savent pas ou qui ne savent plus. On n’entre pas au séminaire parce qu’on est « gentil » mais parce qu’on a reçu et compris cette mission : amener les âmes à Jésus, permettre à chacun de vivre cette grande et belle amitié avec le Christ qui nous sauve.

Retrouver les racines de notre foi

La situation est-elle désespérée ? Non. Bien sûr que non. Elle est même stimulante. Cela ne sert à rien de perdre du temps à se plaindre. Le réel se constate ; il ne se nie pas et ne se rêve pas autrement. Devant lui, on ne reste pas non plus passif ni dépressif ! Cherchons plutôt à quoi Dieu nous appelle à travers lui.

Redevenir un pays de mission est à la fois dramatique quand on connaît l’histoire de notre pays, mais peut être aussi une chance pour la France et pour nous catholiques en France. Cette réalité nous accule en effet à la mission. Si la minorité que nous sommes devenus n’est ni rayonnante ni missionnaire, elle disparaîtra. Paradoxalement, la pauvreté de nos diocèses nous libère : elle nous sort de notre zone de confort, de nos habitudes pesantes, de nos lourdeurs institutionnelles et nous force à retrouver la créativité, l’audace, la « folie » des premiers apôtres. C’est un appel incroyable à l’aventure. Soit nous restons dans une mentalité de gestionnaires d’un déclin annoncé, soit nous retrouvons notre âme d’apôtres – ADN de notre foi – qui nous rendra capables de toutes les audaces missionnaires que cette époque appelle. Oui, il y a là une belle aventure collective à proposer et à vivre ! Pas seulement aux futurs consacrés mais à tous les baptisés. La perspective de cette aventure a autrefois fait traverser des océans pour évangéliser de nouvelles terres… Pour cette aventure, des milliers de martyrs, souvent très jeunes, ont donné leur vie. Aujourd’hui, cette aventure peut parler à ceux qui ne rêvent pas d’une vie tranquille mais d’une vie donnée.

Le souci du Salut – le nôtre comme celui de ceux qui nous entourent – doit devenir le souci de tous. Alors, naturellement, l’idée d’y consacrer sa vie entière redeviendra envisageable et possible aux yeux de ceux et celles qui y seront appelés… et de leurs parents ! Un peuple missionnaire donne des vocations. « Soyez des témoins décomplexés » demandait Benoît XVI aux jeunes francophones lors de ses dernières JMJ. Alors il y aura des prêtres et des consacrés parmi nous. Nous les recevrons du Seigneur, parce que nous aurons compris le sens de leur consécration. Nous les aurons réclamés pour qu’ils nous aident à vivre nous-mêmes la mission, tels des premiers de cordée qui entraînent et accompagnent. Les jeunes appelés n’hésiteront plus parce qu’ils se sentiront portés par l’attente et la prière de tous, mais aussi reçus pour ce qu’ils sont : des pères et des frères, au service de notre « oui », capables de nous donner ce Dieu qui sauve et que nous sommes tous chargés d’annoncer.

Oser se renouveler

Il y a aussi une autre bonne nouvelle : la misère des chiffres nous force tous, et en premier lieu nos diocèses et nos communautés, à nous renouveler dans notre façon d’appeler, de former et d’accompagner les vocations que Dieu nous donne. Face au réel, les idéologies anciennes ou plus récentes s’effondrent. Les « on a toujours fait comme ça » ne tiennent plus. Les logiques, systèmes, façons de faire ou de former qui valaient il y a encore dix ans doivent être évalués, amendés, renouvelés. Ceux qui sont figés, incapables de s’adapter ou de comprendre les attentes et les besoins des jeunes générations qui se présentent aux portes de nos séminaires et de nos monastères mettront la clef sous la porte, les uns après les autres. Il est pénible d’entendre critiquer ceux – diocèses ou communautés – vers qui semblent se tourner les jeunes. Que le « succès » des uns – toujours fragile – interroge les autres ! Ce sera plus constructif. Les situations de crise – que l’Église a déjà connues – sont propices aux réformes, et c’est tant mieux. Rien de pire qu’une Église trop installée. Il ne s’agit pas de réinventer le fond mais d’inventer les nouvelles façons de le transmettre. De savoir revenir sur nos erreurs éventuelles. De faire preuve de réalisme, de pragmatisme et de savoir reconnaître les charismes que Dieu nous donne pour aujourd’hui.

Enfin, une autre raison de se réjouir est que ces « quelques » prêtres que Dieu a menés jusqu’à l’ordination cette année sont là. Et c’est déjà immense ! Chaque vocation est une histoire sainte pour laquelle il nous faut rendre grâce. Derrière, il y a un appel reçu, discerné, mûri. Il y a des parents, une famille. Il y a souvent d’autres prêtres, exemples de vie donnée, pères qui ont su accompagner. Il y a des évènements joyeux ou douloureux par lesquels Dieu a parlé…

Demandez-nous Jésus !

Ces nouveaux prêtres de l’an 2018 ne sont pas nombreux, raison de plus pour les accueillir tels qu’ils nous sont donnés. Bien sûr, il ne faut pas « idolâtrer » les prêtres. Nous sommes des pauvres, comme chacun de vous. Nous ne demandons pas d’être hissés sur un piédestal mais d’être reçus tels que nous sommes avec bienveillance et exigence. Jamais l’un sans l’autre. Le regard de foi des fidèles sur le prêtre aidera celui-ci à se montrer à la hauteur de sa mission. Demandez à vos prêtres pourquoi ils ont donné leur vie. Demandez-leur Jésus plutôt que des réunions ! Épargnez-leur vos étiquettes dépassées ou vos comparaisons avec le confrère d’à côté, mais encouragez-les à être les pères que vous attendez ! Comme il est précieux – pour un jeune prêtre en particulier – de se sentir encouragé par toute sa communauté !

La rareté de ces vocations nous impose à tous – de l’évêque au fidèle – d’en prendre soin. Et j’ose le dire, car beaucoup de mes confrères, par pudeur, ne l’oseront peut-être pas : bien souvent, le plus rude pour vos prêtres réside dans le manque de reconnaissance et d’encouragement. Nous sommes prêts à tout donner. Nous nous donnons vraiment, malgré notre péché, nos maladresses et nos limites. Mais, loin d’être des surhommes insensibles et désincarnés, nous avons besoin d’être encouragés. L’époux a son épouse pour cela. Le fils a son père. Et le prêtre ? Cela ne peut venir que de l’Église, c’est-à-dire de ses supérieurs, ses confrères et ses paroissiens. Bienheureux les prêtres dont l’évêque est un père, qui sait encourager et exprimer explicitement sa reconnaissance ! Un évêque qui sait dire à ses prêtres qu’il les aime ! Qu’il les croit capables ! Qu’il se réjouit de leur vie donnée et de leur générosité dans le ministère. Bienheureux les prêtres accueillis en frères par leurs « anciens », qui savent les accompagner et accueillir la relève, telle qu’elle est ! Bienheureux les prêtres dont les paroissiens savent trouver la parole qui encourage et donne des ailes, surtout quand le ministère se fait pesant ! Bienheureux les prêtres dont les paroissiens et les amis, discrètement et toujours avec bienveillance, savent aider, inviter, parfois reprendre… mais toujours remercier pour la vie donnée ! La joie et la persévérance de vos prêtres sont en partie entre vos mains…

Que le Seigneur soit béni pour ces nouveaux prêtres ! Nous en sommes tous responsables. Qu’à la suite de leur « oui » prononcé ces jours-ci, nous ayons tous à cœur de vivre notre vocation, quelle qu’elle soit, afin que Jésus soit connu et aimé de tous, et que tous soient sauvés !

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

40 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).