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La mort volée

Publié le 09 Mar 2021 à 07:28 Éthique Aucun commentaire

C’est l’un des drames cachés de la crise sanitaire actuelle : de nombreuses familles n’ont même pas pu dire à-Dieu à l’être aimé. Derrière des protocoles sanitaires inhumains, c’est une grave régression sociétale qui s’est imposée dans le silence et les larmes. Des voix s’élèvent pour la dénoncer. Car il n’est pas trop tard.

Enfoncer la porte de l’hôpital. N’était-ce finalement pas la seule chose à faire ? C’est la question qu’on se pose en découvrant le témoignage poignant de Laurent Frémont. Ce jeune homme a courageusement pris la parole dans de nombreux médias (par exemple dans cette vidéo) pour raconter la mort de son père. Hospitalisé dans un service Covid en novembre 2020, Monsieur Frémont n’aura jamais pu revoir ses proches, malgré les nombreux tests (négatifs) que ceux-ci auront pratiqués. À sa mort, le médecin ordonnera même une mise en bière immédiate alors qu’il n’était même plus contagieux.

L’adieu au visage

Le témoignage de Laurent n’est hélas pas isolé. Bien sûr, on imagine que ceux qui travaillent dans les hôpitaux ne sont pas forcément malveillants et font ce qu’ils peuvent, parfois avec maladresse, coincés entre les mesures tombées d’en haut et la pression de devoir protéger tous leurs patients. Mais ici et là dans l’hexagone, des milliers de familles disent la même chose. Sans aucun fondement juridique, des interdictions de visites dans des services Covid de certains hôpitaux et cliniques – mais aussi dans certains Ehpad – sont trop nombreuses et des patients en fin de vie sont littéralement volés à leurs familles. Le tout dans une immense solitude et un grand désarroi, tant pour les proches que pour les patients eux-mêmes. Car ceux qui connaissent l’hôpital savent pourtant combien les visites participent au réconfort et bien souvent au rétablissement des malades.

Pire encore, l’adieu au visage est interdit. Laurent Frémont le présente comme « l’inhumanité ultime ». Il faut avoir connu des familles de disparus pour réaliser combien ce moment d’hommage est tellement important pour les proches. Il contribue au travail de deuil, permet des moments de grande complicité familiale, faits de « mercis » et de « pardons » qu’il n’est jamais trop tard pour échanger. Les prêtres sont souvent les témoins privilégiés de ces moments essentiels. De la même façon – sous la pression des pompes funèbres cette fois – les rites qui accompagnent la mort, comme la veille du corps, la célébration à l’église, la bénédiction au cimetière, ont parfois été négligés ou sabotés.

La double peine

On argumentera en disant que le Coronavirus est contagieux et qu’il peut se contracter au contact d’un cadavre. Mais là n’est pas la question. Devant l’absurdité et la cruauté, l’humanité doit réagir. Tout ce qui touche la mort concerne le plus intime de notre humanité. Depuis Antigone, il en va de ce que nous sommes, de nos sociétés, de notre civilisation.

Dès le confinement de mars 2020, la célèbre psychologue et écrivain Marie de Hennezel avait alerté l’opinion publique dans un livre poignant : « L’Adieu interdit » (Plon). Sur le sujet délicat et douloureux de la mort, Marie de Hennezel est une voix qui compte, notamment à cause de son célèbre ouvrage, « La mort intime » (Robert Laffont), préfacé par le président de la République de l’époque, François Mitterrand. De son côté, la comédienne Stéphanie Bataille a lancé une pétition (qu’on peut signer ici) intitulée : « Visiter un proche à l’hôpital ou en Ehpad quand on veut, c’est vital. Covid ou pas ». On a le sentiment, en la lisant, que des familles subissent un châtiment qui est une sorte de double peine : comme si la souffrance de la maladie ne suffisait pas, on rajoute l’épreuve de l’humiliation et de la déshumanisation.

Des croyants de nombreuses confessions témoignent également qu’ici et là, des aumôniers ont été interdits de visite, ce qui est contraire aux droits les plus élémentaires de la conscience humaine. Jusqu’en 1981, date de l’abolition de la peine de mort, même les condamnés à la peine capitale avaient droit à un prêtre !

Vivre, c’est risquer de mourir

En mettant ainsi des malades sous cloche, en méprisant nos aînés dont certains sont véritablement reclus et terrorisés dans des Ehpad, notre société montre qu’elle marche sur la tête.

« Et le monde se souvint qu’il était fragile », écrivions-nous il y a un an. La crise sanitaire mondiale a soudainement remis en lumière une conviction oubliée : vivre est un risque quotidien. Vivre, c’est risquer de mourir. Or, pour nous empêcher de mourir, on nous a empêchés de vivre des liens fondamentaux. Il est temps de nous réveiller et de dire qu’il y a des choses inadmissibles. Si l’on veut sauver des vies, on ne peut pour autant détruire les vivants ! C’est l’idée de Laurent Frémont lorsqu’il évoque ses contacts dans les milieux parlementaires afin d’instaurer pour les familles un « droit opposable », une faculté juridique de s’opposer aux services de santé pour les forcer à visiter un proche en fin de vie.

Allons-nous regretter l’ancien temps ? Quand on mourait chez soi, dans son lit, certes éloigné du relatif confort de l’hôpital mais entouré de ceux qu’on aime ? Quand on l’interroge, Laurent Frémont conclut d’ailleurs : « L’homme ne vit pas que de soins mais de liens ! ».

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016), "Hors Service" (Artège 2019), "Prières de chaque instant" (Artège 2021) et de divers spectacles (Jean-Paul II, Charles de Foucauld, Madame Elisabeth). De 2013 à 2018, il anime l'émission "Un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv.