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Sarkozy à Rome : discours, benedicite et… promesses à tenir !

Publié le 09 Oct 2010 à 07:47 Politique Aucun commentaire

La visite du Président Sarkozy auprès du Saint Père a été très suivie.

Les médias qui avaient encensé Benoît XVI en août, lors de la polémique avec les Roms, pouvaient difficilement faire marche arrière et retourner leur veste. Cela explique le ton sans doute plutôt mesuré des commentateurs : à part M. Bayrou, habitué à jouer au laïcard de service, aucun politique ou journal n’a remis en cause le principe de cette visite. Petit debriefing et perspectives …

Cette visite aura sans doute permis d’éclaircir certains points : on est maintenant certain que le Pape n’a jamais critiqué publiquement la politique du gouvernement français à propos des expulsions de Roms. Ce fut bien une manipulation médiatique. Le texte lu en français ce jour là (3 lignes à peine) était un commentaire d’un passage de la bible, commentaire préparé au mois de juillet, un mois avant le discours de Grenoble du Président et les expulsions qui ont suivi ! Encore une fois, cela nous invite à une grande prudence quand il s’agit d’interpréter les paroles du Pape. Nul ne peut parler à sa place.

Elle aura aussi permis de renouer les liens entre le gouvernement et l’Eglise, dans une collaboration plus apaisée. Le discours de Sarkozy y invite résolument les évêques de France, et j’espère qu’ils saisiront la balle au bond. Quelle que soit la couleur politique des gouvernants en place, l’Eglise ne peut rompre le dialogue avec eux et voir son influence dans le débat public diminuer. Elle doit rester un des interlocuteurs privilégiés de ceux qui sont aux manettes.

Enfin, on aura eu le droit à un discours impressionnant du Président de la République. Devant des prélats réunis à la Villa Bonaparte (l’ambassade de France auprès du Vatican) , il a retrouvé le ton, les accents et les promesses du discours du Latran de 2007… Le discours se trouve plus bas. Il faut le lire. On en ressort avec une certaine espérance. Après tout, ne gâchons pas notre plaisir : un chirac ou un Giscard n’aurait jamais prononcé ces mots… Et les mots engagent ou devraient engager ! C’est effectivement ce qu’on peut conclure de cette nouvelle étape : ce discours riche en promesses, doit se traduire maintenant en ACTES. Sous peine de provoquer une déception plus grande, une frustration que le Président pourrait payer en 2012.

Vous trouverez aussi tout en bas une photo que je trouve amusante : le Président récite le bénédicité avec les prélats à la Villa Bonaparte. Les paris sont lancés : lequel ont-ils chanté ?

Plus sérieusement, il y a là deux signes que ne sont pas négligeables, le deuxième – plus important – étant que le Président a assisté à une « prière pour la France » dans la basilique Saint Pierre. On y trouve en effet un autel dédié à sainte Pétronille, où traditionnellement – une fois par an – une messe est célébrée pour la France. Qu’on prie pour la France, et que le Président puisse participer à une telle prière, n’est pas neutre. Là encore, continuons de prier pour que ces instants puissent porter du fruit.

Dernière petite anecdote : la coutume veut que le pape offre un chapelet qu’il a lui même béni à ses visiteurs. Au moment de quitter le Saint-Père, le Président lui a demandé discrètement s’il ne pouvait pas en avoir un 2ème ! On a vu le pape se retourner vers son secrétaire particulier, qui a disparu pour aller en chercher, sans doute surpris et amusé par cette demande imprévue ! Je suis ravi si Monsieur Sarkozy devient un fan de la prière mariale !

DISCOURS DE M. NICOLAS SARKOZY À L’AMBASSADE DE FRANCE PRÈS LE SAINT-SIÈGE

Monsieur le Cardinal Secrétaire d’État,
Éminences,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui à la résidence de France, à l’issue de ma visite au Saint Siège. Votre présence parmi nous Monsieur le Cardinal Secrétaire d’Etat, premier collaborateur du Souverain Pontife, nous honore et elle témoigne de ce lien si particulier qui a toujours uni le Siège apostolique à la France.

Le France n’oublie pas qu’elle a avec l’Église 2000 ans d’histoire commune et qu’elle partage avec elle, aujourd’hui, un trésor inestimable de valeurs morales, de culture, de civilisation qui sont inscrites au cœur de son identité.

L’Église avec les moyens spirituels qui lui sont propres, la République française avec les moyens politiques qui sont les siens, servent un grand nombre de causes communes.

Que veulent-elles ?
Elles veulent la justice.
Elles veulent l’équilibre.
Elles veulent la paix.
Elles veulent la fraternité.

Alors pourquoi ne se parleraient-elles pas ?
Pourquoi ne travailleraient-elles pas ensemble ?

Elles n’ont pas les mêmes responsabilités mais elles ont la même exigence contre tout ce qui porte atteinte à la dignité de la personne humaine.
C’est le devoir de l’Église envers tous les hommes.
C’est le devoir de la France envers tous les peuples.

Alors pourquoi ne réuniraient-elles pas leurs efforts ?

Je crois à la distinction du spirituel et du temporel comme un principe de liberté.
Je crois à la laïcité comme un principe de respect.
Mais l’Église ne peut pas être indifférente aux problèmes de la société à laquelle elle appartient en tant qu’institution, pas plus que la politique ne peut être indifférente au fait religieux et aux valeurs spirituelles et morales. Il n’y a pas de religion sans responsabilité sociale, ni de politique sans morale.

Alors pourquoi, chacune s’efforçant de comprendre l’autre et de la respecter, chacune restant à sa place et dans son rôle, mais conscientes qu’elles aient des idéaux communs, l’Église et la République française ne seraient-elles pas davantage aux côtés l’une de l’autre pour proposer à l’humanité un sort meilleur que celui qui lui semble promis aujourd’hui par l’accumulation de tant de déséquilibres et d’injustices ?

Le moment est crucial.

De crises économiques et financières en crises écologiques, de crises identitaires en crises sociales et politiques, nous courons au désastre si nous ne faisons rien.

Soyons bien conscients qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème d’économie ou de finance. Dans toutes ces crises, il y a une dimension intellectuelle et morale.

La crise financière de 2008 doit nous ouvrir les yeux : un monde uniquement gouverné par la rente, la spéculation, l’appât du gain à court terme et, disons-le, par l’égoïsme et le cynisme, n’est pas viable.

Les mesures que nous devons prendre, les changements que nous devons opérer dans nos comportements, dans nos choix, doivent être une réponse à cette crise si profonde des valeurs qui est la cause de tout.

Réparer l’injustice faite au peuple palestinien qui a le droit d’avoir un État et garantir au peuple juif qu’il puisse vivre en sécurité dans ses frontières, c’est un impératif moral !

J’ai dit au Saint-Père combien son déplacement en Terre Sainte, en mai 2009, avait frappé les esprits et combien son appel à une solution juste et durable avait été écouté avec respect. Dimanche s’ouvrira le Synode des Evêques pour le Moyen-Orient. Il permettra de rappeler à l’ensemble de la communauté internationale une réalité trop souvent oubliée : la présence des chrétiens en Terre Sainte est non seulement cruciale pour l’avenir du christianisme mais aussi pour la Paix. Comment croire au dialogue si les chrétiens d’Orient, qui ont toujours été un pont entre les communautés, ne peuvent plus accomplir cette mission ? Comment ne pas voir que le respect de la diversité est la clé de l’avenir d’un Moyen-Orient où pendant tant de siècles toutes les religions et toutes les cultures ont vécu ensemble.

Réformer la gouvernance mondiale, y faire participer tous les continents et pas seulement les plus riches, pour que des milliards d’hommes et de femmes ne se sentent plus exclus quand on discute des affaires du monde, c’est un impératif moral !

Réguler la finance pour éviter que la folie spéculative n’entraine une fois encore le monde au bord du gouffre, en finir avec les paradis fiscaux, taxer les transactions financières pour avoir les moyens d’arracher les pays les plus pauvres à la misère, c’est un impératif moral !

Stabiliser les marchés de matières premières pour que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans le monde ne soient pas réduits périodiquement à la famine par des variations de prix aberrantes, c’est un impératif moral !

Conditionner la liberté du commerce à la réciprocité, au refus du dumping monétaire, au respect de normes fondamentales en matière de droit du travail, de la santé, de l’environnement, c’est un impératif moral !

Réguler internet pour en corriger les excès et les dérives qui naissent de l’absence totale de règles, c’est un impératif moral !

Lutter contre l’immigration illégale qui produit tant de détresse et de drames, qui prive les pays les plus pauvres de leurs forces vives, c’est un impératif moral !

Il n’y a pas d’économie sans règles.
Il n’y a pas de vie en société sans règles.
Il n’y a pas de liberté sans règles.

La loi de la jungle, la loi du plus fort, du plus malin, du plus cynique, c’est le contraire de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, c’est le contraire de la civilisation.

Voilà l’enjeu.

C’est dans cet état d’esprit que la France présidera le G8 et le G20 à partir de la fin du mois de novembre.

Elle y consacrera toute son énergie.
Mais la mobilisation de toutes les forces non seulement politiques, mais aussi morales et spirituelles ne sera pas de trop. Car la partie décisive se joue d’abord dans les consciences. Son issue dépend de l’engagement de tous les hommes de bonne volonté et bien sûr d’abord de celui des responsables politiques, mais aussi de celui de toutes les autorités intellectuelles, morales, religieuses.

Permettez-moi pour conclure de citer Péguy :
« La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance (…)
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout »

L’espérance nous en sommes tous comptables.
La rendre à tous ceux qui aujourd’hui l’ont perdue, voilà notre devoir commun.

Si nous avons foi dans nos valeurs, dans nos idéaux, si nous avons profondément ancrés en nous la conviction d’œuvrer pour le bonheur des générations futures, alors rien ne nous arrêtera.
Au milieu des difficultés de toutes sortes, c’est en nous-mêmes d’abord qu’il nous faut faire vivre l’espérance.
C’est depuis toujours la vocation de la France.
C’est depuis toujours la mission de l’Église. »

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Diocèse de Versailles, ordonné prêtre en 2004. Curé de Montigny-Voisins. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014), "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016) et de "Donner sa vie" (Artège 2018).