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Quand la mort passe

Publié le 27 Oct 2020 à 19:09 Société Aucun commentaire

À Nice le 29 octobre dernier, deux femmes et un homme se trouvaient dans l’église de leur quartier. En se levant ce matin-là, Simone Barreto-Silva, Nadine Devillers et Vincent Loquès n’avaient certainement pas pensé qu’un peu plus tard dans la journée, une mort injuste et violente allait les emporter. Et pourtant, la mort est passée… Ces personnes pourraient être chacun et chacune d’entre nous. En cette période de la Toussaint, comment ne pas évoquer notre propre mort ? Fait-elle partie de notre horizon ou bien faisons-nous l’autruche ?

La peur de la mort l’a-t-elle emporté ?

D’habitude, le début du mois de novembre est le seul moment où la société s’autorise collectivement à penser à la mort. Cette année, avec le COVID-19, il en va autrement : la mort est partout, dans le décompte quotidien des décès, dans les spots macabres de la prévention sanitaire… et dans la peur partagée qui est devenue le socle de notre vie en société.

Dans ce contexte, qui à part saint Paul (dans sa lettre aux Philippiens) oserait encore dire que « vivre c’est le Christ » et que « mourir est un avantage » ? Qui oserait encore dire que, lorsqu’on a bien rempli sa mission, c’est une bonne chose de mourir ? Qui oserait encore dire, comme saint François d’Assise, que la mort est notre sœur et qu’elle rend gloire à Dieu ?

Autrefois, nos grands-mères priaient en demandant que Dieu leur évite une mort « subite et imprévue », parce qu’elles voulaient vivre ce moment si important en pleine possession de leurs moyens. Aujourd’hui, avouons-le, nous prions plutôt pour demander de mourir en dormant, sans nous en rendre compte. Quel drame de constater que, même dans le coeur des chrétiens, l’instinct de survie l’emporte souvent sur l’espérance de la résurrection. Dès qu’on parle de la mort, les regards se détournent et on a l’impression de toucher à un sujet tabou. On veut vivre le plus longtemps possible, profiter de ceux qu’on aime, éviter au maximum la souffrance, et c’est très légitime. Mais à quel moment met-on la vie présente en perspective avec le mystère de la vie éternelle ?

Un levier pour l’action

Revoir notre rapport concret à la mort serait pourtant un fantastique levier pour libérer l’énergie et le courage d’agir au coeur de notre société et de ses contradictions. Les exemples ne manquent pas chez les saints. Saint Louis de Gonzague, jeune jésuite du XVIème siècle, surmonta son dégoût et sa peur pour se mettre au service des pestiférés de Rome, parce qu’il fallait bien les secourir. Il attrapa la maladie et en mourut. Saint Damien de Veuster, découvrant avec effroi les conditions de vie des lépreux parqués sur l’île de Molokaï, se porta volontaire pour être prêtre au milieu d’eux, quitte à y laisser sa peau. Il mourut de la lèpre en 1889. Quant aux missionnaires du XIXème siècle, ils montaient sur les navires à destination de l’Asie en sachant bien que la moitié d’entre eux allait mourir de maladie avant l’arrivée, et que l’autre moitié risquait le martyre à plus ou moins brève échéance. Ils partaient pourtant, non pas pour défier la mort, mais pour donner leur vie à tout prix.

Avec le reconfinement, où sommes-nous attendus ? Où le Seigneur nous envoie-t-il ? À brève échéance, nous avons le choix entre obtempérer de manière passive aux nouvelles consignes et faire preuve de créativité et de subtilité pour trouver comment servir les autres dans les limites qui nous sont fixées. L’année dernière, quel écart n’avons-nous pas constaté entre les églises qui avaient purement et simplement fermé leurs portes, parce que les prêtres étaient effrayés pour eux-mêmes ou pour leurs vieux paroissiens, et ces personnes qui se sont bougées, par exemple en distribuant près de 200 000 repas aux SDF de Paris pendant le confinement ! Pour cette nouvelle année, quelle expérience concrète de la Résurrection allons-nous proposer pour contrer la spirale de la peur et de l’isolement ? Qu’inventerons-nous pour infiltrer l’espérance dans tous les interstices du système ?

Agir pour construire une culture de la vie

À plus longue échéance aussi, notre rapport personnel à la mort sera déterminant. Dans quelques années, on nous vendra la bonne mort de l’euthanasie, la société dans sa majorité sera prête à l’embrasser et bien des chrétiens n’y verront pas d’inconvénient. Alors, il ne suffira pas de dire que nous ne sommes pas d’accord ; il ne suffira pas d’en rester à la sphère des idées. Il faudra pouvoir montrer les réalisations concrètes que notre foi en la vie éternelle aura produit : développement du bénévolat dans les services de soins palliatifs pour être présent auprès de ceux qui meurent, déploiement de propositions alternatives dans les EHPAD où les jeunes générations accompagneront leurs aînés jusqu’au bout, engagement de nombreux chrétiens dans les vocations du service à la personne…

Agir pour construire une culture de la vie commence par oser regarder notre mort en face, comme un avantage en vue de l’éternité. En franchissant ce premier pas, nous ferons du temps qui vient une occasion de transformer le monde.

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Diocèse de Versailles, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Ordonné en 2016, vicaire à la paroisse de Vélizy-Buc-Jouy-Les Loges. Diplômé de Supélec, il enseigne la théologie morale au séminaire de Versailles. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv. Il anime et coordonne l'équipe du Padreblog.