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Pentecôte et Laïcité : l’Eglise ne restera pas « chez elle »

Publié le 27 Mai 2012 à 18:57 Société 3 commentaires

Le ton avait étonné et fait sortir les responsables des grandes religions de leur discrétion habituelle. L’opposition faite entre démocratie et religions, celles-ci mises du côté des puissances de l’argent, n’avait pas manqué d’inquiéter les religieux, lorsqu’ils avaient entendu le candidat socialiste déclarer au Bourget : « le rêve français, c’est (…) la démocratie qui sera plus forte que les marchés, plus forte que l’argent, plus forte que les croyances, plus forte que les religions ! ».

Excès de langage propre à une campagne électorale ou crispation réelle et profonde sur la laïcité ? On peut souhaiter que le candidat devenu « président de tous les Français » fasse mentir les pessimistes, en se montrant réellement rassembleur. Car les inquiétudes sont désormais bien réelles chez de nombreux catholiques et chez leurs pasteurs.

Pour autant, il est fort à parier que cette question de laïcité ressurgisse sur le devant de la scène à l’occasion des prochains débats de société qui s’annoncent. L’Eglise, avec d’autres et parmi d’autres, sera à nouveau au cœur du débat public. Certains ne voudront pas le comprendre et se plaindront de « cette immixtion de l’Eglise dans les débats de la République (qui) pose problème… elle est inadmissible » [1] « L’Eglise doit rester chez elle » résumera une nouvelle fois avec « finesse » le Grand-Orient [2].

Sauf que depuis la Pentecôte, l’Eglise ne restera jamais « chez elle ».

En effet, le jour de la Pentecôte, les apôtres reclus au Cénacle fermé à double tour, ont reçu l’Esprit Saint, promis par le Christ. Ils ont été « confirmés ». Ce jour là est née l’Eglise. Elle n’est pas instituée pour elle-même, ni pour garder dans le secret une vérité réservée à une élite d’initiés. Elle est voulue par Dieu, fondée sur les apôtres, pour transmettre au monde la Vérité de l’Evangile, cet Amour qui seul peut combler le cœur et l’intelligence. L’Eglise n’existe que pour continuer l’œuvre de Jésus-Christ, venu pour sauver tout l’homme et tous les hommes.

Le premier acte des apôtres confirmés est donc de sortir du Cénacle, de chez eux, pour s’adresser au monde. L’Eglise est missionnaire dès l’origine, car elle porte un message universel, qui s’adresse à la liberté de chacun. Elle ne pourra jamais se désintéresser de ceux qui ne connaissent pas le Christ. Quand des catholiques ne sont plus apôtres, ils ne sont plus vraiment eux-mêmes.

Certains objecteront que cette « évangélisation » ne devrait finalement s’en tenir qu’au spirituel. Apprenez nous à prier, célébrez de belles messes, mais ne venez pas nous parler de politique, d’immigration, d’écologie, de sexualité, d’école ou de bioéthique ! Pourtant l’Eglise ne servirait pas réellement le bien spirituel de chacun, si elle ne veillait pas en même temps au bien commun, c’est à dire à l’ensemble des conditions de vie qui permettent au plus grand nombre de s’épanouir pleinement dans leur vocation humaine et spirituelle.

L’Eglise s’intéresse aux conditions de vie et de travail, aux lois, aux institutions, en tant qu’elles ont un impact sur le développement intégral de la personne. L’Evangile qu’elle annonce n’est pas un « opium » qui lui ferait fuir les affaires du monde. L’Evangile annoncé depuis la Pentecôte révèle au contraire qu’on ne peut servir Dieu qu’en servant l’homme, et en tout homme, sa dignité de personne humaine… « d’enfant de Dieu », rajoute le chrétien.

Au cœur de l’hiver 1954, l’abbé Pierre alertait les consciences sur le mal-logement. Devait-on lui reprocher de prendre la parole sur cette question de société, au nom d’une laïcité restrictive ? Demain, l’Eglise, avec la même liberté et la même gratuité, animée par le même Esprit de Pentecôte, prendra la parole, non pour défendre ses intérêts particuliers, comme les lobbys qu’elle agace, mais pour servir la dignité de chacun. Cette dignité, tous – croyants ou non – nous pouvons la reconnaître. Mais l’Eglise tire de l’Evangile et de la Pentecôte le devoir impérieux de la proclamer et de la défendre envers toutes les puissances et les majorités du moment. Elle se fait la voix des sans voix, des plus fragiles et des plus pauvres, de l’embryon au vieillard malade, en passant par l’immigré, l’enfant à naître ou à adopter.

Au fond, ne pas rester chez elle, c’est sans doute le plus grand service que l’Eglise puisse rendre à notre société !

Tribune publiée dans le Figaro daté du 26/27 mai 2012


[1] M. Godefroy, Sénateur communiste, lors de la dernière révision des lois de bioéthique

[2] Communiqué du 25/05/2011

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Abbé Pierre-Hervé Grosjean

Diocèse de Versailles, ordonné prêtre en 2004. Curé de Montigny-Voisins. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014), "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016) et de "Donner sa vie" (Artège 2018).