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Un OVNI pour la rentrée littéraire

Publié le 30 Août 2021 à 09:31 À lire, à voir Aucun commentaire

Clémentine Beauvais est une romancière connue dans le milieu de la littérature ado. Elle est l’auteur à succès des Petites Reines et traductrice de J. K. Rowling. Agnostique, non baptisée, féministe 2.0 issue de la gauche libertaire, rien ne la prédisposait à enquêter sur son aïeule supposée, sainte Marguerite-Marie, la sainte de Paray-le-Monial. Et pourtant, elle l’a fait. Cela donne une très belle autofiction, drôle et profonde à la fois. Cela donne surtout un magnifique exemple de rencontre entre deux mondes qui ne se parlent plus. 

Pour vous recommander Sainte Marguerite-Marie et moi (Editions Quasar), Padreblog a rencontré Clémentine Beauvais pour une interview qui approfondit des questions délicates de notre société.

Padreblog : Ce livre est l’histoire de la rencontre improbable entre deux mondes. Comment tout cela a-t-il commencé ?

Clémentine Beauvais : Ça reste un mystère pour moi… Il y a d’abord eu une blague de mon éditrice : « Puisque tu es une descendante de sainte Marguerite-Marie, tu ne voudrais pas écrire une biographie décalée à son sujet ? ». Mais plus profondément, c’était une époque de ma vie où j’attendais un bébé et où ma grand-mère était en état de démence de plus en plus avancée. La question de transmission était essentielle à ce moment-là. C’était vraiment le bon moment. Alors je me suis lancée, un peu naïvement, sans réaliser que j’aurais à apprendre beaucoup de choses sur le monde catho, par exemple comprendre ce qu’est le Sacré Cœur, au-delà de Marguerite-Marie.

A Paray-le-Monial, on parle beaucoup du Sacré Cœur, et paradoxalement, assez peu de la sainte qui a vécu les apparitions. Y a-t-il un malaise ? D’où vient-il ?

CB : Ça a été une surprise pour moi : me rendre compte que Marguerite-Marie était hyper clivante chez les cathos. De mon regard extérieur, j’aurais cru qu’une sainte qui aime la mortification, c’était une sainte qui allait emporter l’unanimité. La mortification, c’est un super truc de catho, non ? En fait, pas du tout. C’est ce point-là qui la rend clivante. En faisant mes recherches, j’ai compris qu’elle est sainte non pas pour ses pratiques bizarres, mais pour le dépassement qu’elle a su en faire dans l’obéissance à Jésus et à ses supérieurs. Après, ça reste hyper exotique pour moi.

Vous auriez trois qualités feel good de Marguerite-Marie pour nous aider à vivre aujourd’hui ?

CB : C’est la question la plus bizarre qu’on m’ait jamais posée sur sainte Marguerite-Marie (elle rit). Quand on la lit, c’est plutôt une championne du feel bad que du feel good. Plus sérieusement, je dirais : l’intensité, la passion et la belle écriture. Intensité et passion, car elle a vécu les choses jusqu’au bout. Et son écriture est fascinante : elle a une manière de raconter, un sens de l’ellipse, de la narrativité qui sont vraiment exceptionnels. C’est vraiment une grande écrivaine de son temps.

En vous lisant, on voit vos efforts et votre bonne volonté pour aller à la rencontre du monde catho. Comment sont-ils, ces cathos que vous avez rencontrés ?

CB : Ce qui m’a beaucoup frappée, ce sont les différences qui existent entre les cathos. J’en avais une vision extrêmement monolithique : principalement négative, et surtout très homogène. J’ai apprécié le côté hyper accueillant de ceux que j’ai rencontrés. Franchement, je ne m’y attendais pas, peut-être parce que mon expérience passée des cathos, c’était plutôt quelque chose de fermé, très hermétique.

Quel est le besoin spirituel des gens d’aujourd’hui ?

CB : Le besoin de spiritualité est vaste. En effet, l’environnement de chacun d’entre nous est d’une complexité tellement folle, relié à tellement d’autres cultures, qu’on a besoin d’échappées solitaires vers le haut. Je le constate parmi mes étudiants à l’université de York qui se ressourcent de plus en plus dans différentes formes de spiritualités. C’est une nécessité pour eux ; je la comprends de plus en plus.

Pourquoi la plupart des gens ne viennent-ils pas se ressourcer à l’église ?

CB : À York, je vais souvent aux vêpres à la cathédrale, avec des chœurs d’enfants : c’est superbe et il y a plein de non croyants. En fait, les gens viennent à l’église pour la beauté, le spirituel, le calme. Au contraire de ça, la messe, à laquelle je viens assez régulièrement, me semble une expérience excluante parce que tout est codé. Ça ressemble à un grand spectacle où tout le monde est acteur, sauf moi, puisque je ne comprends rien. Mais les gens cherchent comment avoir accès à une expérience d’ordre spirituel.

Quel conseil donneriez-vous pour que nous, chrétiens, nous soyons plus accueillants pour les gens ?

CB : Honnêtement, il y a tellement de mal qui a été fait au moment de la Manif’ pour tous. J’ai peur que ce soit irréparable, d’un côté comme de l’autre. Une sorte de clivage d’ordre existentiel s’est installé, on ne se rencontre plus du tout. C’est super dur : j’ai des amis qui se sont formés à une période où littéralement, des gens défilaient dans la rue contre l’évolution de leurs droits. Ils en restent très blessés. Ça n’est pas juste une indifférence polie, c’est un rejet qui est de l’ordre du traumatisme. J’espère d’autant plus que le livre donnera accès à une expérience de rencontre et de réconciliation.

En fait, ce livre n’est-il pas pour vous une volonté de sortir du système de cloisonnements hermétiques qui nous empêchent de nous rencontrer ?

CB : Je nuancerais un peu. Je suis tombée amoureuse d’un catho et du coup, je n’ai pas pu faire autrement que de découvrir son monde. Et après, on a fait des efforts de compréhension mutuelle. Mais comment tendre la main vers quelqu’un qui a priori appartient au groupe ennemi ? Comment dépasser ces cloisonnements ? Mon livre est un exemple de rencontre qui a réussi, mais je ne saurais pas comment la systématiser. La société est tellement tendue. Le problème se situe au niveau de l’épistémologie. On ne peut pas argumenter et on n’arrive plus à débattre de sujets sur lesquels il y a une telle différence de position. Mais on peut essayer de comprendre le système d’où vient l’autre. C’est la force du récit : par la narration, le lecteur se met à la place d’un personnage dont la vie se situe pourtant à des années-lumière de sa propre existence. Ne pourrait-on pas apprendre à vivre aujourd’hui ce même processus, entre êtres humains qui ne sont pas d’accord ? 

En bref, un livre à découvrir pour vivre une rentrée littéraire un peu décalée !

[Propos recueillis par le père Jean-Baptiste Bienvenu].

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