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Macron : un discours qui engage

Publié le 10 Avr 2018 à 23:16 Politique Aucun commentaire

Violation de la laïcité ? Habileté politique ? Reconnaissance sincère de l’engagement des catholiques ? Beaucoup cherchent à se faire une idée suite au discours du Président de la République aux Bernardins. En voilà un, personnel, loin d’être infaillible, qu’il faudrait continuer à discuter. Ne nous écharpons pas dessus, ce ne serait vraiment pas le fruit espéré de cette soirée ! Sans aucun doute, on peut avoir un autre avis. Le pluralisme est permis en ce domaine… même si l’on peut penser que ce discours fera date. Il engage le Président (et sa majorité) à le traduire en actes et il nous engage, nous catholiques, à continuer d’autant plus librement à servir, témoigner, nous investir dans le débat public, chacun selon nos vocations, de façon « intempestive » et décomplexée, pour que l’Eglise demeure « un de ces points fixes dont notre humanité a besoin au creux de ce monde devenu oscillant, un de ces repères qui ne cèdent pas à l’humeur des temps ».

Il n’est décidément pas facile pour un homme politique de parler aux Français : la parole politique est tellement suspectée ou caricaturée ! Le discours du Président de la République aux catholiques de France au Collège des Bernardins ne fait pas exception. À peine était-il prononcé que les critiques pleuvaient. Les uns voyaient dans ce discours une véritable atteinte à la laïcité, les autres s’inquiétaient d’une possible opération de séduction – une sorte de piège pour catholiques naïfs – ne pouvant croire à la sincérité des mots (souvent remarquables) qui ont été prononcés.

La critique des premiers est pathétique. Elle est révélatrice d’une conception archaïque et sectaire de la laïcité. Franchement, de quoi ont-ils réellement peur ? Du dialogue ? Combien ont réellement lu le discours en entier et pas seulement deux ou trois tweets ? Ce n’est pas sérieux. Entendre ces élus ou certains commentateurs s’inquiéter pour la laïcité quand le Président appelle à «réparer le lien abîmé entre l’Église et l’État» est ridicule. Le Président n’annonce nullement une remise en cause de la loi de 1905. Le sentiment d’abandon, d’humiliation et de mépris éprouvé par beaucoup de catholiques ces dernières années appelait à la reprise d’un dialogue authentique, franc et exigeant. Voilà le «lien» à reconstruire et pas simplement entre l’État et l’Église, mais avec tant de Français qui se sentent souvent abandonnés. Créer ou recréer du lien est une priorité pour tout élu en charge du bien de ses concitoyens. Il faut beaucoup de malhonnêteté intellectuelle ou d’idéologie pour faire semblant de ne pas le comprendre.

La peur des seconds est à entendre. Elle s’explique par tant de déceptions passées ! Mais faut-il s’y enfermer ?

Si le soupçon prime, plus aucun travail commun n’est possible

D’abord, nous ne pouvons pas cultiver un éternel mécontentement. Quand nous sommes ignorés, nous nous plaignons. Quand on s’intéresse à nous, nous… soupçonnons! Comme catholiques, nous voulons croire au prix de la parole et au sens des mots. Il y a une bienveillance a priori qu’il nous faut choisir d’adopter. Beaucoup y verront de la naïveté. Je préfère y voir un crédit apporté à ceux – quels qu’ils soient – qui ont reçu la charge de nous gouverner, nationalement ou localement. C’est un choix réaliste qui me fait croire à l’intérêt de rencontrer, d’échanger, de dialoguer en vérité avec les uns et les autres. L’Église n’est pas dupe. Mais elle ne veut pas non plus renoncer à la confiance. Elle veut croire à la possibilité de tout homme de discerner le bien et le mal, d’accéder à la compréhension de ce qui est bon, juste et vrai pour l’homme. Elle reconnaît la noblesse de l’engagement politique et le désir sincère de beaucoup d’élus, de toute couleur politique, de servir le bien de tous. Si le soupçon prime, plus aucun travail commun n’est possible. L’Église garde sa liberté d’interpeller vivement les consciences et de condamner ce qui va contre le bien ou la dignité de tout homme. Avant de céder la parole à M. Macron, Monseigneur Pontier n’a pas manqué d’interroger notre président sur des sujets éthiques graves. Mais l’Église veut aussi encourager ce qui va dans le bon sens. Il nous faut mettre autant d’énergie à dénoncer quand il le faut, qu’à encourager quand cela est juste.

Ainsi, avant d’en soupçonner les motivations, il faut reconnaître que ce discours est remarquable par beaucoup d’aspects. Il faut prendre le temps de le lire en son entier. Ces mots sont prononcés par le Président de la République, ils engagent la France. La reconnaissance exprimée à l’Église et aux catholiques, les encouragements à l’engagement lancés, les appels à s’impliquer dans le débat et la vie de la cité ne pourront plus être ignorés. Ce que le Président dit – et la façon dont il le dit – l’engage bien sûr, mais aussi ceux qui gouvernent et légifèrent autour de lui. Tous n’auraient pas été naturellement sur cette même ligne. Nous ne tirons pas de la parole présidentielle la légitimité de nos engagements. Nous n’avions pas besoin de son feu vert pour assumer notre mission de chrétiens dans le monde. Il me semble bon cependant qu’il rappelle ainsi à l’ensemble des Français et aux politiques que l’Église est bien dans son rôle quand elle défend publiquement l’enfant à naître, le réfugié, la famille ou la personne en fin de vie. Il reconnaît même que l’Église est capable de tenir ces convictions fortes, tout en accompagnant les personnes dans la complexité de leur vie. Pour tous ceux qui voulaient nous cantonner à la sphère privée ou nous caricaturer comme déconnectés de la vie réelle ou de la charité pour tous, la leçon est claire.

La mission de l’Eglise

Le discours est-il exempt de toute critique ? Bien sûr que non ! Plusieurs affirmations nécessiteraient d’être précisées ou discutées. Il y aurait même des objections à faire. La principale à mes yeux concerne l’affirmation selon laquelle – sur les questions éthiques – la parole de l’Église devrait être «questionnante» et non «injonctive». Bien sûr, nos prises de parole ne doivent pas empêcher le dialogue et les questions. Mais c’est aussi la mission de l’Église et des catholiques de rappeler qu’il y a des lignes rouges en éthique, des repères éthiques fondamentaux qui ne se questionnent pas, qui ne se négocient pas, sous peine de fragiliser ces «digues d’humanité». Quand le président du Conseil Consultatif National d’Éthique explique «qu’il ne sait pas ce qu’est le bien ou le mal» ou que «tout est relatif», c’est notre devoir d’affirmer et de défendre clairement ces repères qui protègent les plus fragiles ou les plus petits. On pourrait d’ailleurs faire remarquer à Emmanuel Macron que la France fait de même quand elle défend les droits de l’homme dans le monde. Il y a des droits qui ne se questionnent pas ! La parole de la France n’est alors pas «questionnante» mais bien «injonctive». C’est sa force et son devoir. Ce sera aussi celui de l’Église.

Tout cela suffit-il à lever le doute et le soupçon ? Ce discours est-il une habileté politique de plus, une stratégie d’un Président qui serait très fort pour dire à chacun ce qu’il a envie d’entendre ? Ou est-ce un discours fondateur qui marque une nouvelle étape dans les relations entre l’Église et l’État, dans la reconnaissance et la prise en compte de la réflexion des catholiques et de leur engagement nécessaire comme citoyens ? Cela dépend de lui et de nous. Il faut maintenant que les actes suivent : ce discours nous engage, lui et nous.

À nous, catholiques, d’être au rendez-vous de l’engagement, de façon «libre» et «intempestive» comme nous y sommes invités. À nous de ne pas rester sur le banc des remplaçants, comme le dit le Pape François, pour ne pas laisser la partie se jouer sans nous ! Il se peut que nous ayons des doutes sur l’état du terrain ou le respect des règles du jeu, mais le pire serait de rester hors de ce terrain qui nous est pourtant confié. Il nous faut y être, sans complexe, humblement mais solidement, chacun selon sa vocation, ses talents, son discernement sur les moyens à prendre et la place à tenir dans le jeu.

Au Président, à son gouvernement et à sa majorité de prouver que tout cela n’était pas qu’une façon de nous faire habilement accepter de nouvelles transgressions éthiques dans quelques mois… L’attente qui peut naître d’un tel discours est forte. La déception qui pourrait en résulter serait immense et sans doute bien difficile à réparer. Les catholiques sont bienveillants et ils veulent construire, mais ils savent aussi se souvenir. En tout cas, ils partagent la certitude avec le Président que l’Église doit rester «un de ces points fixes dont notre humanité a besoin au creux de ce monde devenu oscillant, un de ces repères qui ne cèdent pas à l’humeur des temps.» Et pour cela, on pourra compter sur eux.

[Tribune parue dans Le Figaro Vox du 10 avril 2018].

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

39 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).