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Euthanasie : la vérité des mots

Publié le 25 Juin 2014 à 21:55 Éthique 11 commentaires

Hier, le procès Lambert. Aujourd’hui, le verdict Bonnemaison. Deux affaires bien différentes qui, d’une façon ou d’une autre, relancent le débat sur l’euthanasie. Un point commun pourtant : dans les deux cas, la bataille des mots fait rage. Ce n’est pas anodin et voici pourquoi.

Vincent Lambert « victime  d’acharnement thérapeutique ». Vincent Lambert « maintenu artificiellement en vie ». Il faut « aider Vincent Lambert à partir doucement ». Vincent Lambert ne vit pas, « il survit ». Vincent Lambert ne communique plus : « il est déjà mort ». Bonnemaison, « tout sauf un assassin ». « C’était de la compassion pour ses malades ». « Il a voulu agir en médecin »… Ces expressions ont été utilisées par des journalistes, des avocats, des magistrats, des médecins … elles sont tout sauf innocentes. Derrière le choix des mots, il y a une idéologie, c’est-à-dire la volonté de faire primer les idées sur le réel. La volonté de gommer le réel pour faire passer ses idées.

Retour sur la loi LEONETTI

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La loi Leonetti, du nom du député maire d’Antibes [photo ci-contre] s’adresse aux patients en fin de vie. Avec elle, nous étions tous d’accord pour refuser deux choses :

–       l’acharnement thérapeutique, ces traitements disproportionnés qui n’ont plus pour objectif de guérir mais juste de prolonger de façon déraisonnable, et dans des conditions difficiles, la vie du patient.

–       l’euthanasie, le fait de provoquer la mort de façon délibérée.

La loi Leonetti encourageait le développement des soins palliatifs pour lutter contre la douleur et permettre au patient de vivre la fin de sa vie.

Mais il y avait une faille dans cette loi : la question de l’alimentation et de l’hydratation. Celles-ci étaient considérées comme des traitements qu’on pouvait du coup interrompre si on les jugeait disproportionnés. Alors que beaucoup pensent que l’alimentation et l’hydratation sont à considérer comme des besoins vitaux et non des soins, à commencer par le Magistère de l’Eglise qui s’est prononcé sur ce point (voir ici et ici). Combien de malades, mais aussi de personnes handicapées, ne peuvent se nourrir tout seuls ? Comment les priver de cet essentiel ? Mis à part ce point précis, la loi Leonetti avait fait consensus. Elle avait eu le mérite de poser un adage : « ni acharnement, ni euthanasie ».

La faille s’ouvre avec l’affaire LAMBERT

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Vincent Lambert [photo ci-contre] n’est pas en fin de vie. A la suite d’un accident, il est très lourdement handicapé, ce qui est très différent. C’est un patient tétraplégique, pauci-  relationnel comme 1.700 autres en France. En soi, il peut vivre encore longtemps. Il ne peut pas se nourrir ni boire tout seul.

Aux yeux de son médecin, il relève pourtant du cadre d’application de la Loi Leonetti. Vincent Lambert vit, il est aidé pour boire et manger. Comme beaucoup d’autres personnes handicapées ou malades. Mais pour son médecin et une partie de sa famille, ce n’est qu’une survie. On s’acharne. Un jour, le médecin décide d’arrêter. Non pas les soins de Vincent, mais son alimentation. Vincent Lambert va mourir. Et mourir de faim. Sans qu’il puisse bien sûr réagir. Ce sont ses parents, en venant le visiter, qui vont découvrir qu’il n’est plus alimenté. Ils vont alerter la justice. On est en train de tuer leur fils ! On le laisse mourir de faim, sans qu’il puisse s’exprimer. La tempête juridique et médiatique commence. Une course contre la montre aussi. Chaque décision de justice vient suspendre ou relancer le processus de mort. Jusqu’à cette décision du Conseil d’Etat, la plus haute juridiction de notre pays.

Ne jouons pas sur les mots : en affirmant que l’alimentation et l’hydratation de Vincent Lambert sont des traitements disproportionnés – qu’on peut donc stopper en conformité avec la loi Leonetti – le Conseil d’Etat n’accepte pas seulement qu’on « laisse partir Vincent » (il n’est pas en train de mourir) ou qu’on « cesse de le maintenir en vie » (il est en vie, sans soins ou traitements particuliers) mais bien qu’on le tue. Le Conseil d’Etat accepte qu’on ne nourrisse plus Vincent, qu’on ne l’hydrate plus, avec comme conséquence voulue et recherchée qu’il meurre. Pour la première fois depuis l’abolition de la peine de mort, une juridiction française vient de décider la mort d’un homme, un homme incapable de se défendre. On peut retourner les mots dans tous les sens, la réalité froide, glaçante et terrible est celle-là. Voilà pourquoi il faut habiller cette réalité. Cette décision a depuis été suspendue pour être examinée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. « Un recours de trop » selon le médecin, qui déclarait hier « vouloir qu’on aille vite maintenant ». Mais un peu de vie en plus pour Vincent.

Reconnaissons-le : l’affaire est difficile. Les divisions au sein de la famille de Vincent rendent tout cela encore plus délicat, et nous invitent à respecter la souffrance exprimée par les uns et les autres. Mais ici comme ailleurs, le doute ne devrait-il pas bénéficier à la vie ? Le Cardinal Barbarin réagissait ainsi : «devant toute grande souffrance humaine, c’est le silence qui s’impose. Mais devant l’avis du Conseil d’Etat, nous ne pouvons pas ne pas nous interroger : notre pays gardera-t-il le respect de toute vie humaine comme une norme fondamentale de notre vivre ensemble?»

L’affaire BONNEMAISON : le meurtre par compassion

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Le Docteur Bonnemaison a été radié de l’ordre des médecins. Il passe en procès aux assises [photo ci-contre ; le jour de l’ouverture de son procès]. C’est donc que l’affaire est grave. C’est peu dire : ce n’est pas moins de sept patients que le docteur a empoisonnés, sans prévenir ni le corps médical, ni les familles, ni les patients eux-mêmes, « pour, dit-il, mettre fin à leurs souffrances »

Le geste était délibéré. Il s’agissait d’abréger leur vie. De les tuer. Qui osera encore le dire ? Mais non, la réalité, trop dure encore, doit être habillée. On fait de lui un médecin fragilisé par la souffrance de ses patients. On voit de la compassion dans chacun de ces empoisonnements. Et le verdict tombe en ce 25 juin : acquitté. Pas même une peine de principe. Pas même une peine symbolique. Rien. Sept euthanasies sans même l’accord de la famille ni la demande du patient. Sept vies stoppées par un docteur qui ne supportait pas de les voir se prolonger. Sept personnes qui n’ont pu dire adieu, ni se préparer, puisqu’un médecin avait décidé que tout cela avait trop duré … Acquitté. On ne peut plus dire qu’il est un assassin, même s’il a tué sept personnes. On appelle ça comment, alors ? De la « compassion » …

Désormais, quand vous entrerez à l’hôpital, priez pour ne pas tomber sur un docteur Bonnemaison qui se fera juge de l’utilité de votre vie. Car on vient de reconnaître au médecin le droit de vie ou de mort, et même le droit de rendre la sentence tout seul. Voilà le message qui vient de passer.

Bien sûr, tout cela est du pain béni pour les lobbies pro-euthanasie, qui déjà nous expliquent qu’il faut « encadrer » ce qui est désormais admis afin « d’éviter les éventuelles dérives ». Il faut une « loi de liberté » pour « mourir dans la dignité ». Et il y a fort à parier que bien peu de politiques oseront s’ériger contre « la volonté de la majorité » qui réclame « une mort sans souffrance ». Les éléments de langage sont là pour habiller une réalité qui ne dit pas son nom : l’homme veut se faire Dieu, maître de la vie et de la mort, car il ne supporte plus l’idée de n’être pas tout-puissant. Il ne supporte plus la vue de ses limites et de sa fragilité. Malheur aux faibles !

Le réel comme résistance

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Face à la déferlante qui s’annonce, trois attitudes :

– Rappeler le réel, humblement, simplement, calmement. Le vrai sens des mots, la réalité des gestes et des pratiques. Comme saint Jean-Baptiste face aux puissants de son époque, redire simplement et résolument ce qui est vrai. Ces repères sont autant de digues à construire et reconstruire sans découragement. On peut dire et redire ce qui est vrai, sans juger les personnes qui pensent autrement. Nous parlons de la vérité des mots et des actes, nous sommes incapables de juger celle des cœurs …

– S’engager auprès de ceux qui souffrent. Quand on est accompagné, aimé, soigné jusqu’au bout, on ne réclame plus la mort. Le vrai scandale est qu’aujourd’hui, trop de gens meurent seuls sans qu’on prenne toujours en charge leur souffrance. Développer les soins palliatifs, être avec, aimer et servir la personne dans sa fragilité, pour qu’elle puisse vivre et accueillir la fin de sa vie. Les chrétiens doivent être aux avant-postes de cette charité.

– Encourager nos élus à tenir bon face à la dictature de l’émotion, à la pression médiatique qui exclut et caricature ceux qui osent résister … Encourager les médecins et le personnel soignant qui témoignent de leur fidélité à servir la vie, à soigner et non tuer. Les soutenir, tant les pressions sont fortes pour eux-aussi. Encourager les familles qui vivent l’épreuve de devoir accompagner dans la durée un proche en fin de vie ou lourdement handicapé. Combien de familles sont laissées à elles-mêmes ? S’engager avec ceux qui ont l’expérience de ce combat pour la vie (ici ou ici par exemple).

Et bien sûr, prier. Car derrière tout cela se joue un autre combat, que les chrétiens pressentent bien … Un combat spirituel – culture de vie contre culture de mort – dont nul ne peut mesurer toute l’intensité. Un combat cependant dont le Christ est déjà vainqueur. Notre espérance prend sa source en Lui. Ne l’oublions jamais…

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

39 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).