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Fêter Pâques pendant les présidentielles

Abbé Grégoire Sabatié-Garat
16 avril 2022

La fête de Pâques est célébrée alors que nous sommes au cœur de la grand-messe démocratique des élections présidentielles. Les prédicateurs y ont martelé des formules au tour messianique : «un autre monde est possible», «sauver la France», «avec vous», etc. Les habituels reflux d’espoir ou de frustration de l’entre-deux-tours se mêlent donc en chaque chrétien à la joie de ce que l’Église célèbre: le salut offert par la mort et la résurrection de Jésus. Les circonstances invitent donc à réfléchir au rapport entre le «mystère pascal» et la vie politique.

Remettre la politique à sa juste place

Les évangiles rapportent que la mort et la résurrection de Jésus ont eu lieu à Jérusalem en-dehors de l’enceinte de la ville. On peut l’expliquer historiquement : les Romains laissaient les crucifiés le long des voies publiques pour marquer les esprits ; les Juifs enterraient leurs morts en dehors des villes pour éviter une souillure rituelle. Plus encore, par le trajet qui va du Prétoire de Ponce Pilate au mont Golgotha, le domaine du politique (la polis) se trouve symboliquement laissé à sa juste place. La lettre aux Hébreux va dans ce sens : « la cité que nous avons ici-bas n’est pas définitive : nous attendons la cité future » (13,14). L’évènement qui offre aux hommes le salut transcende l’espace politique et tout ce que l’homme peut produire ou penser. La foi chrétienne bouleverse ainsi la subordination du religieux au politique héritée du monde gréco-romain. Le Christ n’est pas venu régner à la manière du monde : sa royauté n’est paradoxalement reconnue que sur la Croix et sa couronne est faite d’épines.

N’espérons donc pas des hommes ce que seule la puissance inouïe de Dieu peut donner. Deux attitudes erronées nous guettent souvent : la fascination naïve devant un projet ou une personnalité politique et son corollaire, la fuite de l’engagement politique. Or l’élection présidentielle n’est pas la canonisation d’un saint mais le choix de celui ou celle dont le projet contribuera – même imparfaitement – à la paix et la justice. La forte abstention est peut-être autant le signe de l’individualisme que de la déception d’une attente excessive vis-à-vis de la politique. Fêter Pâques dans ce contexte nous rappelle que la politique est une dimension noble de la vie sociale, mais qu’elle ne nous dispense pas d’une recherche personnelle des biens spirituels. Bref, amis chrétiens, durant ces jours saints, sachons interrompre les flux d’informations pour aller célébrer la seule victoire définitive, celle du Christ. Pour ce faire, participons largement aux liturgies de Pâques en nous préparant par une belle confession ! Le vrai duel de cette semaine se joue entre la Vie et la mort, non pas sur les plateaux télévisés mais dans le cœur de chacun.

Loin de moi cependant l’idée de circonscrire la foi chrétienne au plan de la piété individuelle et privée. Comme l’écrivait en 1938 le Père Henri de Lubac, « l’expression de catholicisme social aurait toujours dû paraître un pléonasme ». La tradition théologique et philosophique aide à discerner les enjeux ; la victoire du Christ sur le mal donne espérance et force pour s’engager et rechercher des solutions concrètes à l’aide des moyens humains. Quel que soit le candidat élu dimanche prochain, il faudra continuer à s’engager car les enjeux ne manquent pas. 

Comment le Christ nous sauve-t-il?

Au passage, il n’est peut-être pas inutile de dire comment la mort et la résurrection de Jésus donnent le salut à ceux qui croient. Commençons par défaire une représentation qui a hélas éloigné des églises beaucoup de gens. La mort de Jésus a pu être faussement décrite comme une souffrance suffisamment forte pour apaiser la colère de Dieu ; elle est bien plus sûrement l’expression de l’amour divin. La valeur de la mort de Jésus ne vient pas du degré de souffrance enduré. Dans ce cas le mérite de la Passion reviendrait aux soldats romains et non à Jésus. Dieu n’est pas sadique ! 

Avant Jésus, les sacrifices d’animaux s’étaient montrés insuffisants pour réconcilier les hommes avec Dieu, car ils n’étaient que des moyens humains. En Jésus, vrai Dieu et vrai homme, Dieu vient lui-même se réconcilier avec l’humanité. La rédemption est accomplie par Jésus car il s’offre lui-même dans un acte de confiance et d’adoration au Père. Le salut va consister pour les hommes à passer du péché – le refus autarcique de Dieu    à cet acte d’amour parfait qui anime Jésus. L’homme se trouve ainsi pardonné et sanctifié. Mais ce passage est douloureux. Comme une graine qui doit se déchirer pour germer, l’homme pécheur se trouve déchiré entre son péché et l’appel à une vie nouvelle donnée par la foi et les sacrements. Cette souffrance est assumée par Jésus sur la Croix, non comme un but en soi, mais comme la condition du passage à une vie nouvelle.

La présence de la résurrection dans différentes traditions religieuses de l’Antiquité exprime l’aspiration universelle à une plénitude de vie, à l’immortalité. Mais la résurrection de Jésus présente trois aspects singuliers : elle n’est pas un retour à la vie biologique mais un passage dans une vie nouvelle et définitive ; des témoins oculaires disent avoir vu Jésus ressuscité leur apparaître, presque malgré eux ; la puissance de la résurrection de Jésus est fondée sur la puissance de l’amour divin. Ce dernier point mérite d’être développé pour comprendre que la résurrection n’est pas une sorte de happy end sortie du chapeau divin pour nous rassurer.

Il me semble que seul l’amour mérite d’être vécu éternellement. Et seul l’amour d’un être immortel (Dieu) peut répondre de façon crédible à notre désir d’éternité. Cette vie nouvelle dans laquelle le Christ est entré et où nous sommes appelés à entrer dépasse l’ordre du biologique, la vie comme être-pour-la-mort, comme dirait Heidegger. La résurrection du Christ scelle ainsi la supériorité de la vie de l’esprit qui est liberté, amour et contemplation, sur les lois du bios. L’actuel projet transhumaniste – absent des débats de la campagne présidentielle – est symptomatique d’une humanité rêvant de prolonger indéfiniment l’ordre biologique, en oubliant que seul l’amour est supportable éternellement. Le philosophe Gustave Thibon avait bien illustré ce problème dans la pièce Vous serez comme des dieux : le personnage principal, Amanda, refuse de recourir au breuvage d’immortalité proposé par les scientifiques afin de préserver ce qu’elle a de plus précieux, sa capacité d’aimer et de faire confiance. Cela est profondément chrétien, car dans le Christ, le déchirement de la mort peut ainsi être habité par un acte d’amour, la remise de soi totale entre les mains du Père. 

Faire le choix de la vérité

Il faut enfin essayer de parler de la vérité et du courage qu’il faut pour la rechercher toujours dans des circonstances politiques changeantes. Dans la République de Platon, on trouve la figure d’un homme qui aime la justice pour elle-même et non pour paraître juste aux yeux des autres. Cet innocent doit supporter d’être accusé injustement, couvert d’opprobre et « après avoir souffert tous les maux, il sera mis en croix ». Etonnante préfiguration du Nazaréen, l’innocent mis à mort qui disait à Pilate être venu pour « rendre témoignage à la vérité ». La fête de Pâques met à nu la vérité de notre vie, la vérité d’une humanité blessée par ses péchés. Ecce homo, « voici l’homme », dit Pilate à la foule en désignant le Christ défiguré par les blessures. Puis il le livre à la mort en s’en lavant les mains. Renoncer à la vérité par calcul, lâcheté ou paresse demeure une tentation pour nous aujourd’hui. 

Je ne crois pas me tromper en disant qu’il a été difficile pour les catholiques de choisir entre les différents candidats sans aucun état d’âme. L’Evangile est trop riche pour obéir à la logique du clivage partisan ; il nous faudra toujours en proposer la lumière exigeante, à temps et à contre-temps. Quel que soit le candidat élu dimanche prochain, il faudra que chaque chrétien puisse faire sien le serment formulé par Bernanos en janvier 1939 : « le serment de ne jamais mentir […] de ne mentir sous aucun prétexte et moins encore, s’il est possible, sous le prétexte de servir des prestiges qui ne sont d’ailleurs compromis que par le mensonge » (Scandale de la vérité). 

Ce chemin de vérité est difficile, exigeant, mais le Christ et tous les saints nous y précèdent. Il nous faudra peut-être tomber en route mais, à la lumière de Pâques, soyons assurés de la victoire finale.

Tribune parue sur le site du FigaroVox le 15 avril 2022

Abbé Grégoire Sabatié-Garat

Abbé Grégoire Sabatié-Garat

Diocèse de Versailles. Ordonné en 2020. Diplômé de l’Essec, licencié en philosophie. Actuellement en mission d’études à Rome (licence en Écriture Sainte). Supporter du PSG et mélomane.

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