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Le travail rend-il malheureux ?

Publié le 17 Mai 2021 à 08:16 Société Aucun commentaire

Le saviez-vous ? Certaines entreprises se dotent désormais de Chief Happiness Officers pour veiller à l’épanouissement de leurs salariés au travail. Aujourd’hui, le travail semble en effet touché par une maladie nouvelle : l’absence de sens. À la longue liste des pathologies liées au travail s’ajoutent dorénavant les syndromes du « bore-out » (épuisement professionnel lié à l’ennui au travail) ou du « brown-out » (démotivation professionnelle liée au sentiment d’inutilité de son travail). Ces expressions anglophones ne doivent pas cacher le profond mal-être qu’elles désignent : pourquoi travailler si ce qu’on fait ne sert à rien ? Car le bonheur au travail, c’est d’abord une question de sens.

Beaucoup sont aujourd’hui tiraillés par ces questions : « Suis-je vraiment à ma place dans ce que je fais ? Ne suis-je pas en train de passer à côté de ma vie professionnelle ? ». On est loin de la conception antique selon laquelle le travail détournerait l’homme de sa vocation spirituelle. « Rien de noble ne pourra jamais sortir d’une boutique ou d’un atelier », affirmait Cicéron, au 1er siècle avant notre ère. Inutile donc pour les Anciens de chercher du sens dans le travail : voilà une affaire pour les esclaves !

Les choses ont bien changé depuis. On attend désormais du travail qu’il soit un lieu d’accomplissement personnel. Plus encore, on souhaite qu’il soit utile et en cohérence avec ses valeurs. A partir de là, comment expliquer cette crise de sens dans le travail aujourd’hui ?

Collaborer à une œuvre collective

Le développement généralisé du télétravail en ce temps de pandémie a accentué une dynamique déjà en cours : l’individualisation du travail. Chacun travaillant depuis chez lui, beaucoup souffrent de l’absence de contacts interpersonnels réels et de la difficulté à avoir une vie d’équipe chaleureuse et stimulante. Or, l’un des buts du travail est de relier et d’unir les hommes entre eux en leur donnant de participer à une œuvre collective. Dans ce travail commun, on porte avec d’autres un projet, on s’appuie sur leurs compétences, on reçoit et on témoigne de la reconnaissance.

C’est précisément le manque de reconnaissance qui apparait dans les différentes études comme la raison majeure du mal-être au travail. Bien sûr, le télétravail a rendu le rôle des managers encore plus compliqué. Mais il ne faudrait pas que cela les conduise à délaisser l’accompagnement personnalisé des membres de leur équipe pour se focaliser uniquement sur l’aspect opérationnel. Le sens du travail est en effet bien plus profond que la nécessité élémentaire de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Le travail ne permet-il pas d’exister, non pas seulement biologiquement, mais socialement ?

Contempler le fruit de son travail

Dans les grandes entreprises ou administrations, le salarié peut avoir du mal à percevoir la finalité de son travail. Il peut avoir l’impression de n’être qu’un simple rouage assez éloigné du service final proposé au client ou à l’usager. C’est sans doute pour cette raison que les salariés des petites entreprises se déclarent globalement plus heureux au travail. En s’éloignant du produit fini qu’il contribue à créer, le travailleur perd le sens de son labeur.

Quel pourrait être l’enjeu ? Le besoin de contempler l’œuvre accomplie, de permettre à chacun de contempler le fruit de ses efforts. C’est le sens de la belle formule de la philosophe Simone Weil : « Que pour chacun son propre travail soit un objet de contemplation ». C’est ainsi que certaines entreprises ont organisé leur « process » de fabrication par phases, chaque phase visant l’élaboration d’un produit fini, identifiable et visible. Bien sûr, ces opérations sont plus faciles à mettre en œuvre dans l’industrie que dans les services mais quel que soit le secteur économique, il serait dommage de faire l’impasse sur cette réflexion.

Participer à une œuvre qui nous dépasse

Ultimement, le mal-être au travail vient souvent d’une finalité qui s’avère incapable d’inspirer et de motiver le travailleur. Ce qu’un salarié attend de son implication au travail dépasse ce qui est écrit dans son contrat. On a besoin de mettre de soi-même dans son travail et de pouvoir s’identifier au fruit de ses efforts. Or, quand la raison d’être d’une entreprise semble être uniquement de faire un maximum de profit, sans autre considération sociale ou environnementale, la motivation des salariés en prend en coup. C’est ce qu’ont bien compris les entreprises dites « à mission » : elles ne constituent pas seulement un bon « coup de comm’ », elles cherchent aussi à fédérer leurs salariés autour d’un projet porteur de sens.

Le travailleur a besoin d’être fier de son travail. Il a besoin de participer à une œuvre qui le dépasse et qui a du sens. Il veut contribuer à rendre la société plus juste et plus harmonieuse. Saint-Exupéry le dit à sa manière dans Citadelle : « Le simple berger lui-même qui veille ses moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un berger. Il est une sentinelle. Et chaque sentinelle est responsable de tout l’Empire ». Vous connaissez aussi sans doute la fable du tailleur de pierre attribuée à Charles Péguy. Au poète qui l’interroge sur ce qu’il fait, le casseur de pierres répond : « Je bâtis une cathédrale ! ».

Or, la question du sens n’est pas le privilège des poètes. Elle anime le cœur de tout homme, dans tout ce qu’il fait. Découvrir le sens de son action, ce n’est pas s’envoler dans un monde idéal, c’est trouver sa place dans ce monde d’ici-bas.

Comment donner plus de sens à son travail ?

Alors que faire quand notre travail semble englouti dans les flots de la recherche du profit ou enferré dans la lourde inertie d’une administration ? Le travail ne peut avoir du sens que dans la mesure où il est humain. Or, la racine de toute humanité, c’est la liberté. L’enjeu est donc de réinjecter de la liberté dans son travail.

Certains ont l’audace et le courage de changer radicalement de voie pour s’engager dans un métier qui a un sens plus explicite : l’enseignement, l’artisanat, l’accompagnement social ou le soin par exemple. Quel bel acte de liberté !

Mais ce n’est pas toujours possible ou raisonnable de changer de métier. Tout en gardant son travail, on peut le rendre plus humain et lui donner un surcroît de sens. Malgré la morosité que l’on peut y éprouver, il est toujours envisageable d’exercer davantage sa liberté intérieure : en soignant la qualité de ses relations professionnelles, en prenant soin de ses collaborateurs et en leur témoignant de la reconnaissance, en prenant mieux conscience de ce qui dépend de son travail et de la responsabilité qui en découle, en dénonçant les injustices, en étant force de propositions, etc. Lorsque la dimension objective de notre travail s’avère décevante, il est toujours possible d’investir davantage dans sa dimension subjective : si je ne peux pas changer de travail, que puis-je changer dans mon travail ?

« Le domaine de la liberté commence là où cesse le travail » disait Marx. C’est pourtant l’inverse. Non seulement travail et liberté ne sont pas incompatibles, mais il n’y pas de vrai travail humain sans liberté. Mettons donc de la liberté là où il n’y a pas assez de sens !

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Abbé Jean-Baptiste Siboulet

Diocèse de Nantes, ordonné en 2017, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Licencié en droit et en ecclésiologie/œcuménisme. En ministère paroissial à Asnières/Bois-Colombes (diocèse de Nanterre). Aime le piano, le rugby, l'auto-stop et la rando.