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Prêtre au coeur de l’enfer

Publié le 12 Avr 2011 à 15:57 Divers 3 commentaires

Manille. La montagne fumante. Immense décharge à ciel ouvert où vivent des milliers d’enfants. Ils fouillent les ordures pour survivre. Cet enfer, c’est la paroisse du Père Matthieu DAUCHEZ. Ce jeune prêtre français, ordonné depuis 6 ans à peine, est originaire de Versailles. Après avoir tout quitté, il est prêtre, aujourd’hui, au coeur de l’enfer de Manille. Seul prêtre pour ces milliers d’enfants qui sont sa joie et sa vie. A l’occasion de la sortie d’un livre-témoignage bouleversant, « Mendiants d’Amour », l’abbé Dauchez a offert à Padreblog une interview exclusive. A lire et à méditer, de toute urgence.

Padreblog – Qu’est ce qui amène un jeune versaillais à tout quitter pour les bidonvilles de Manille ?

Abbé Matthieu Dauchez : Je préférerais orienter différemment la question, pardonnez-moi, car il ne s’agit ni de Versailles, ni de Manille, ni de la place d’Armes, ni des plus insalubres bidonvilles. Il s’agit plutôt de répondre à un appel : «qu’est-ce que Dieu veut de moi ?» et tenter d’y répondre au mieux. C’est le mystère des vocations que Dieu sème au fond de chacun de nos coeurs et que nous essayons tous de discerner avec notre malheureuse part de faiblesse – bien humaine – mais que le Bon Dieu sait utiliser.

Il ne faut pas rêver mollement d’un appel extraordinaire mais aspirer radicalement à la sainteté de chaque acte ordinaire. C’est valable pour toute vocation, quelle qu’elle soit, où qu’elle soit…

Cette radicalité fait peur à beaucoup d’entre nous qui vivons dans le confort. Comment réussir à se donner vraiment ?

MD : J’aimerais tellement connaître la réponse à votre question !

Je pense toutefois qu’une erreur commune de notre monde, c’est de se lamenter sans cesse sur le passé et d’idéaliser naïvement l’avenir. Pourtant la porte de l’éternité ne se situe ni dans le passé, ni dans l’avenir, mais bien dans le présent. Maintenant. Il faut donc vivre l’instant présent pleinement, non pas pour jouir stérilement de la vie, mais pour embrasser la Vie, avec un «V» majuscule. Garder toujours les pieds sur terre et les yeux au Ciel, aurait dit le Père Werenfried [fondateur de « l’Aide à l’Eglise en détresse », ndlr]. Que chacun de nos actes, selon nos états de vie, portent des fruits dans l’éternité. C’est assurément très exigeant mais réellement exaltant.

Qu’est-ce que les enfants de Manille vous ont appris ?

MD : Leur plus belle leçon ? Le pardon.

Nous avons affaire à des enfants terriblement blessés : négligés, abandonnés, violentés, abusés. Ils ont subi tout ce que l’homme est capable de faire de pire et pourtant n’aspirent qu’au plus grand amour, au plus bel amour : le pardon. Ils sont mystérieusement unis au Christ en croix, pardonnant alors même qu’il est crucifié. Ces enfants ne cessent d’aimer et de crier leur désir d’être aimés.

Qu’attendent-ils du prêtre ?

MD : Leurs blessures sont des blessures du coeur avant tout. Humainement nous ne pouvons donc ni les soigner, encore moins les guérir, mais seulement espérer orgueilleusement panser un peu ces blessures.

En tant que prêtre, nous représentons le Christ, nous devons être instruments du Christ. Les yeux simples d’un enfant n’ont aucun mal à comprendre profondément ce que les adultes souvent ignorent. Du coup je suis impressionné de la demande qu’ils ont des sacrements. Tout particulièrement la confession. Ils ont compris que pour pouvoir donner leur pardon, il faut qu’ils commencent par le recevoir. Nombreux sont ceux qui reçoivent le pardon du Bon Dieu tous les mois !

Comment font-ils pour avoir la foi, prier, pratiquer alors qu’ils ont une vie marquée par le malheur, en apparence au moins ?

MD : Est-ce réellement surprenant en fait ? Mère Teresa a dit un jour à l’une de ses amies souffrant d’un cancer très avancé qu’elle était si proche de la Croix du Christ que Jésus pouvait désormais l’embrasser. Pourquoi s’étonner ensuite que les pauvres parmi les pauvres aient une place de choix dans le coeur de Dieu ? Je n’ai jamais entendu un enfant en haillons douter de l’existence de Dieu… Peut-on dire la même chose de nous qui sommes parfois si pleins de nous-mêmes que nous en devenons vides de Dieu ?

Depuis les bidonvilles de Manille, quel regard portez vous sur la France ? Sur l’Eglise en France ? Sur les jeunes de notre pays ?

MD : Franchement ? Je suis plein d’espérance… J’ai un sentiment fort de renouveau spirituel parmi les jeunes. Ils sont peut-être moins nombreux aujourd’hui à aimer le Christ, mais ils l’aiment d’un amour exigeant. Ils n’ont pas peur d’être à contre-courant. Il suffit de les voir marcher vers Chartres à la Pentecôte, répondre à l’appel de la « Marche pour la Vie », se joindre aux adorations dans les paroisses, … pour comprendre que le Christ hurle son amour à travers eux. Il suffit de les entendre partager leur joie de vivre avec cohérence l’Evangile, parler de leur coeur-à-coeur avec le Bon Dieu dans la prière, témoigner des grâces du pardon reçu dans le sacrement pour comprendre que Dieu sème dans leurs coeurs des semences d’éternité.

De plus j’ai l’immense joie d’accueillir des jeunes qui viennent se mettre au service de la fondation pendant un ou deux ans avec un coeur gros comme le monde ! Ils viennent avec un seul désir : servir. Et ils le vivent pleinement ! Comment désespérer ?

Comment faites-vous pour garder l’espérance devant une misère qui semble infinie ? devant la souffrance des enfants ?

MD : «Si vous cherchez mon Fils, cherchez-le dans les poubelles» faisait dire à Dieu le Père le visionnaire Léon Bloy. C’est vrai que la misère de ces enfants est terrible, vous ne pouvez rien imaginer de pire que ce qu’ils ont vécu dans la rue, laissés à eux-mêmes. Mais le Christ est tellement présent au fond de leurs coeurs qu’au beau milieu du plus mauvais surgit aussi le meilleur. C’est un peu ce que j’ai voulu exprimer dans les quelques pages que j’ai écrites : comprendre pourquoi effectivement, en se mettant au service des plus pauvres, on reçoit bien plus que ce que l’on apporte… Les plus pauvres ont une capacité d’aimer inégalable.

Que conseillez-vous à des étudiants qui voudraient « faire de l’humanitaire » ? De quoi et de qui avez-vous besoin ?

MD : Préparez-vous à vivre les plus belles années de votre vie : celles où il faudra vous oublier totalement pour vous donner à votre prochain ; celles donc où vous devrez vivre avec héroïcité ce que Dieu a semé au fond de chacun de nos coeurs : cela s’appelle la charité. Donc plutôt que de venir «faire» de l’humanitaire, venez plutôt «être» chrétien, pleinement, avec un coeur prêt à tout ce que Dieu demandera. Ayez l’audace de la charité… Qui ne risque rien n’est rien, pour reprendre les mots du philosophe Gustave Thibon.

Dans le cadre de la fondation nous avons chaque année plusieurs jeunes français volontaires qui viennent nous aider. On leur demande systématiquement de passer par un organisme qui les prépare à la mission : soit  Fidesco, soit les Missions étrangères de Paris.

Votre plus grande joie de prêtre, au coeur de cet enfer ?

MD : Etre témoin du pardon. Lorsqu’un enfant qui a subi toutes sortes de sévices est prêt à donner un vrai pardon, il me donne une leçon inimaginable. Il me prouve à quel point l’Evangile continue jusqu’à aujourd’hui. Il me montre le chemin du Ciel ! Ma plus grande joie c’est de toucher du doigt la réalité de ce verset : «toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites». Oui le Christ est réellement présent au fond du coeur de ces plus petits, c’est bien plus qu’une conviction, c’est une évidence!

Cliquez ici pour aider ou découvrir la Fondation du Père Dauchez

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