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Laïcité : rester dans nos sacristies ?

Publié le 18 Juin 2011 à 14:39 Politique 5 commentaires

Le journal La Vie vient de publier une interview de Marine Le Pen, dans laquelle la présidente du Front National revient sur les interventions de l’Eglise dans le débat public, aussi bien à propos des Roms que de la bioéthique. « Les curés devraient rester dans leur sacristie » – explique la présidente du Front National – «  à s’occuper de leurs ouailles plutôt que de politique ». « Surtout vu l’effondrement de leur clientèle » rajoute-t-elle …

Il serait bien injuste de reprocher ce genre de phrase uniquement à Marine Le Pen.

D’abord parce qu’elle pose une vraie question : de quel droit et pour quels objectifs l’Eglise doit-elle prendre la parole dans le débat public sur des questions politiques, économiques ou sociales ? Est-elle dans sa mission ?

Ensuite, parce que nous retrouvons cette tentation de restreindre le religieux au domaine strictement privé chez tous nos politiques. Et souvent avec bien plus de violence que dans ces propos.

Enfin, parce qu’il y a eu objectivement des abus dans les prises de parole de quelques clercs ces dernières années, au delà même de leur fonction. Beaucoup ont manqué de justesse ou ont fait preuve d’injustice. Tel maire me confiait ainsi qu’il n’avait pu faire de lecture à la messe dans sa paroisse de banlieue pendant de longues années parce qu’il était … de droite.

Mais voilà en tout cas une bonne occasion de revenir sur cette question : comme prêtre, dois-je me contenter de nettoyer mon encensoir et compter mes hosties, voire de célébrer les sacrements ? Ou ai-je le droit – et le devoir – de sortir de mon église pour prendre la parole sur ce qui est débattu à l’Assemblée, voté au Sénat, discuté au sein des partis ou des conseils d’administration ?

Trois objections habituelles

Quelles sont les trois objections habituelles que l’Eglise affronte quand elle prend la parole en matière politique, économique ou sociale ?

On lui reproche d’abord de sortir de sa mission. L’Eglise a une mission spirituelle, celle de nous amener au Ciel, en prenant soin des âmes, en donnant les sacrements, en aidant à prier. Elle ne devrait pas se mêler d’autre chose et surtout pas de questions temporelles. En 1973, Mgr Guy Riobé, évêque d’Orléans, publie un texte s’opposant à la dissuasion nucléaire. Il se prend un violent retour de l’amiral de Joybert qui restera dans les annales (le retour, pas l’Amiral…) : « Halte-là messieurs de la prêtrise ! Voulez-vous, s’il vous plaît, vous mêler de vos oignons ? ».

Et puis, à chacun sa compétence. OK pour que les évêques et les prêtres expliquent les psaumes, la vision béatifique que possédait le Christ ou « les relations intra personnelles au sein de la Trinité, et leur mode d’action dans l’Histoire du Salut »… Mais qu’ils n’imaginent pas nous faire la leçon sur des questions de finance mondiale ou de cellules embryonnaires. Ils ne sont pas formés pour cela, jusqu’à preuve du contraire !

Enfin, et c’est l’argument à la mode en ce moment, ces interventions de l’Eglise dans le débat public porteraient atteinte à la laïcité… valeur désormais absolue d’une démocratie qui a la trouille de l’Islam sans oser le dire. Du coup, on préfère mettre toutes les religions dans un placard. Si La Vie pointe ainsi l’agacement de Marine Le Pen devant ces prises de parole de l’Eglise, on pourrait demander à cet hebdomadaire d’évoquer avec la même sévérité non plus l’agacement mais l’hostilité haineuse des francs-maçons de gauche et de droite, qui transparaît dans le dernier communiqué du Grand-Orient. Pour ces derniers, les prises de position de Mgr Vingt-Trois en matière de bioéthique dénotent rien de moins qu’un « obscurantisme et un mépris des positions éthiques laïques ». « Sans dénier à l’Église le droit de dire une morale qui concerne ses adeptes (sic), le Grand Orient de France rappelle que dans ce débat qui intéresse le pays tout entier dans la diversité de ses composantes philosophiques et religieuses, l’État est chez lui et l’Église doit rester chez elle. Le respect de la laïcité garante de la paix et de la justice sociale est à ce prix ».

Cette volonté de faire taire l’Eglise a souvent été entendue dans la bouche des sénateurs de gauche lors du dernier débat sur les lois de bioéthique. « Cette immixtion de l’Eglise dans les débats de la République pose problème… elle est inadmissible » a dit Jean-Pierre Godefroy (PS)  puis Guy Fischer (PCF). On a aussi senti cet agacement chez certains, à l’UMP, lors de la polémique sur les roms ou sur l’immigration. Cette liberté de l’Eglise dérange, et le pouvoir, quel qu’il soit, n’aime pas les voix discordantes, surtout celles qu’on ne peut facilement contenir.

Il est temps de répondre à ces objections réelles.

L’Eglise au service du Bien commun

Oui, la première mission, la mission essentielle de l’Eglise, c’est le bien des âmes. On est d’accord. Mais c’est justement au nom de ce bien des âmes que l’Eglise prend la parole, y compris sur ces sujets politiques ou économiques. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique (le « CEC » en abrégé) le précise au n°2246, en reprenant ce que disait Vatican II : « il appartient à la mission de l’Église de porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l’exigent ».

L’Eglise veut aider le Seigneur à sauver les âmes. Mais ces âmes ne sont pas des purs esprits, qui flottent dans les airs ! L’âme est unie à un corps, ce qui forme une personne. C’est bien l’accomplissement et le respect de cette personne dans son unité que veut servir l’Eglise. On peut distinguer le surnaturel du naturel, mais pas les séparer. Péguy disait : « le surnaturel se coule dans le lit du temporel ». L’accomplissement de ma vocation surnaturelle, le développement de la dimension spirituelle de ma vie ne peut se faire en faisant abstraction de mon accomplissement humain.

Voilà pourquoi l’Eglise se préoccupe du Bien Commun, au service duquel est toute autorité. Bien commun : de quoi s’agit-il ? Tout simplement de « l’ensemble des conditions de vie qui permettent au plus grand nombre de personnes d’atteindre plus facilement et plus sûrement leur fin, soit des conditions de vie qui aident à faire le bien plutôt que d’induire en tentation de mal faire, des conditions qui favorisent la vertu au lieu d’y faire obstacle (CEC 909) ».

Les conditions de vie, les lois, les conditions de travail, les institutions, etc. tout cela a en effet un impact sur le développement de la personne et son épanouissement, et donc ultimement sur sa vie spirituelle. L’Eglise veille à ce que les autorités, les lois, les institutions soient au service du développement intégral de la personne. A ce qu’elles favorisent le développement de tout l’homme et de tous les hommes. L’Eglise ne demande pas à l’Etat de « sauver » l’homme mais bien de ne pas faire obstacle à l’accomplissement pour chacun de sa vocation naturelle et surnaturelle.

L’Eglise défend les droits de l’homme et le respect de toute personne

Enfin, et aujourd’hui je dirais, surtout, l’Eglise revendique le droit de défendre le respect de la dignité de toute personne, aux côtés de tous ceux qui partagent, croyants ou non, cette certitude d’une dignité naturelle de tout être humain. Dignité qui lui appartient en propre. Qui ne lui est pas conférée par une assemblée et qui ne peut lui être retirée par cette même assemblée. Une dignité qui précède nos lois et qui s’impose à toute majorité. Une dignité qui est le fondement essentiel de notre civilisation.

C’est au nom de cette loi rationnelle, avec ces arguments rationnels (et non confessionnels) que l’Eglise prend la parole dans le débat public sur les questions de bioéthique, de politique ou d’économie. C’est parce qu’elle défend la dignité de la personne, de toute personne, et non ses intérêts propres, qu’elle revendique le droit d’intervenir.

Elle n’est pas un « lobby » au service d’intérêts particuliers ou qui chercherait à avoir un « pouvoir » politique. Elle est au service du Bien commun et de ce qui semble essentiel à la sauvegarde de celui-ci. Ce qu’elle dit sur le mariage, sur la famille, sur la bioéthique, sur le respect de la vie, sur l’accueil du plus pauvre, sur la dignité du travailleur… tout cela est fondé sur une éthique rationnelle et naturelle, partageable par tous parce que universelle, fondement des droits de l’homme et de toute vie en commun.

Au cœur de ce monde, soumis aux mode de pensée, à la loi des majorités mouvantes et à la pression des opinions médiatiques, l’Eglise offre ce service gratuit, désintéressé, d’être un repère stable et libre, qui indique, éclaire, veille et alerte à chaque fois que la dignité et le bien de la personne lui semblent être remis en cause. A temps et à contretemps, l’Eglise est cette sentinelle. Elle ne remplace pas l’Etat, elle n’a aucun pouvoir temporel, elle respecte le jeu démocratique, mais elle se veut la gardienne de l’absolu, du caractère premier de la dignité de toute personne. Elle est alors la voix des sans-voix, le dernier rempart, la vigie qui alerte des régressions éthiques dont toute société même démocratique peut se retrouver coupable.

Au fond, je pense que les politiques reconnaissent eux-mêmes le bienfait de cette parole de l’Eglise, au-delà des intérêts partisans. L’histoire nous apprend l’importance de cette vigilance. Certes, nos politiques applaudissent plus facilement le pape quand il semble aller dans leur sens, même s’ils sont du coup déconcertés de l’entendre, le lendemain, leur rappeler d’autres exigences qu’ils avaient préféré oublier…  Même Monsieur Mélenchon, habitué à hurler et à insulter le pape sur les questions de morale sexuelle, lui tressait soudainement des lauriers lorsque Benoît XVI invitait à l’accueil généreux des réfugiés et des roms. Le sénateur expliquait même n’avoir « jamais été hostile au fait que les religieux s’expriment », les jugeant « dans leur rôle lorsqu’ils produisent un discours moral sur la vie dans la société ». On saura lui rappeler !

Oui au pluralisme politique, non au pluralisme éthique

S’ils ne veulent pas prêter le flanc aux critiques, il est vrai que les hommes d’Eglise et les chrétiens doivent faire attention à avoir une parole ajustée dans ces domaines. A l’Eglise ne revient pas le rôle d’indiquer des solutions concrètes mais bien d’annoncer et de rappeler les principes fondamentaux. Certains hommes d’Eglise ont parfois manqué de prudence en ne respectant pas toujours cette frontière, donnant parfois l’impression d’une prise de position sur des solutions contingentes, qui sont du ressort de la légitime autonomie des laïcs. L’anathème est parfois vite lancé, sans véritable argumentation qui démontrerait que les propositions visées s’opposent aux principes fondamentaux.

« Il n’appartient pas à l’Église de formuler des solutions concrètes – et encore moins des solutions uniques – pour des questions temporelles que Dieu a laissées au jugement libre et responsable de chacun, bien qu’elle ait le droit et le devoir de prononcer des jugements moraux sur des jugements temporels, lorsque la foi et la loi morale le requièrent » précisait ainsi le cardinal Ratzinger, en 2002, dans sa note sur l’engagement des catholiques en politique.

C’est pour cette raison que l’Eglise ne se range pas ni pour ni contre tel ou tel parti. Elle juge des actes, des lois et des décisions à la lumière du respect des personnes, de la loi naturelle et de la liberté religieuse. Les deux seules doctrines politiques qu’elle a condamnées en tant que telles sont le marxisme et le national-socialisme. Entre ces deux extrêmes, elle laisse la place à un possible pluralisme politique, à condition – faut-il le répéter – que l’essentiel éthique soit respecté.

« Si les chrétiens sont tenus « de reconnaître la légitime multiplicité et diversité des options temporelles », ils sont également appelés à s’opposer à une conception du pluralisme marquée par le relativisme moral, qui est nuisible pour la vie démocratique elle-même, celle-ci ayant besoin de fondements vrais et solides, c’est-à-dire de principes éthiques qui, en raison de leur nature et de leur rôle de fondement de la vie sociale, ne sont pas «négociables».

Mais à ceux qui demandent aux catholiques de se taire en réduisant leur discours à des convictions confessionnelles destinées à rester dans le domaine de la vie privée, le même cardinal rappelait avec clarté et fermeté : « la promotion en conscience du bien commun de la société politique n’a rien à voir avec le «confessionnalisme» ou l’intolérance religieuse. Pour la doctrine morale catholique, la laïcité, comprise comme autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique – mais pas par rapport à la sphère morale –, est une valeur acquise et reconnue par l’Église (…)

Il en va tout autrement du droit et du devoir des citoyens catholiques, comme de tous les autres citoyens, de rechercher sincèrement la vérité, de promouvoir et de défendre par des moyens licites les vérités morales concernant la vie sociale, la justice, la liberté, le respect de la vie et des autres droits de la personne. Le fait que certaines de ces vérités soient aussi enseignées par l’Église ne réduit en rien la légitimité civile ni la «laïcité» de l’engagement de ceux qui se reconnaissent en elles, indépendamment du rôle que la recherche rationnelle et la certitude procédant de la foi ont joué dans leur reconnaissance par chaque citoyen.

En effet, la «laïcité» désigne en premier lieu l’attitude de qui respecte les vérités procédant de la connaissance naturelle sur l’homme qui vit en société, même si ces vérités sont enseignées aussi par une religion particulière, car la vérité est une. (…)

Par son intervention dans ce domaine, le Magistère de l’Église n’entend pas exercer un pouvoir politique ni supprimer la liberté d’opinion des catholiques sur des questions contingentes. Il veut au contraire – conformément à sa mission – éduquer et éclairer la conscience des fidèles, surtout de ceux qui se consacrent à la vie politique, afin que leur action reste toujours au service de la promotion intégrale de la personne et du bien commun. L’enseignement social de l’Église n’est pas une ingérence dans le gouvernement des pays ».

Avec un immense respect pour l’engagement politique au service de la cité de nos gouvernants, de nos parlementaires et des militants des partis politiques, l’Eglise promet au moins une chose : à chaque fois que sera mise en jeu la dignité de la personne humaine quelle qu’elle soit, l’Eglise sera au rendez-vous.

Paisiblement. Librement. Fermement.  C’est son droit. C’est aussi son devoir. Depuis 2000 ans…

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

40 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).