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« Traditionis Custodes » : traverser l’incompréhension

Publié le 20 Juil 2021 à 17:45 Église Aucun commentaire

Contrairement à nos chers anciens, aucun des nouveaux Padre n’est issu du monde tradi. Et pourtant, nous partageons l’incompréhension dans laquelle le motu proprio du pape François a jeté un grand nombre de fidèles. Ces lignes personnelles veulent exprimer toute notre proximité à ceux que la décision du pape François fait souffrir.

Un témoignage 

Je voudrais ici raconter un bout de mon histoire. Vous me direz qu’à l’Emmanuel, on a l’habitude de donner son témoignage… C’est ici très utile, car il faut manifester clairement que ce qui est en jeu dans cette affaire, ce sont nos histoires, nos rencontres, la chair de notre existence ecclésiale, et non pas seulement telle ou telle théorie liturgique. Mon premier contact avec la forme extraordinaire remonte à mes années de prépa. C’est l’histoire d’une belle amitié avec celui qui est désormais le Prieur des bénédictins de Notre-Dame de Triors, abbaye fille de Fontgombault. Nous étions sur les mêmes bancs du lycée Hoche, et nous partagions un même attachement fougueux pour le Christ. Il me parlait de la messe de saint Pie V, de son élévation vers le sacré ; je lui parlais de la Communauté de l’Emmanuel, de sa vitalité dans l’Esprit-Saint. Nous avons vécu un magnifique enrichissement mutuel à double sens, qui continue encore aujourd’hui dans nos ministères respectifs. Je continue d’apprendre de la sagesse tridentine des moines à mieux célébrer la messe de saint Paul VI ; et le Père Prieur continue de recevoir de ma part les nouvelles du front, le travail magnifique et laborieux de l’annonce du Royaume à un monde qui bien souvent, n’a jamais entendu le nom de Jésus.

Des questions

Comment cet enrichissement mutuel pourrait-il être une affaire du passé, progressivement appelée à s’éteindre ? L’ars celebrandi de la messe de Paul VI ne perdra-t-il pas de sa richesse si ses racines tridentines deviennent un vestige de musée ? Que devient le statut liturgique du missel tridentin s’il n’est plus une expression du rite romain ? Comment ne pas faire droit à la douleur de tant d’amis prêtres qui exercent leur ministère dans la forme ordinaire, mais qui ont grandi dans la forme extraordinaire et qui y trouvent un ressourcement spirituel ? Et qui n’aurait pas le coeur transpercé en entendant l’abbé Jean-Baptiste Moreau affirmer : « Je crois qu’il n’y a pas de plus grande souffrance pour un enfant que d’entendre son père lui dire : ‘Je préfèrerais que tu n’existes pas’ » (Le Figaro, édition du 19 juillet 2021) ? En face de la soudaineté et du laconisme des documents pontificaux, il y a des vies, des histoires, et donc aussi beaucoup de souffrance. Les communiqués de certains évêques et celui de la CEF, tout en accueillant le document papal, manifestent une forme de malaise et une volonté de faire au mieux dans cette nouvelle situation.

La mort à soi-même par l’obéissance

Comment vivre cette incompréhension ? Comme vivre avec le sentiment de ne pas comprendre ce qui se passe, ni d’être compris par le Serviteur des Serviteurs de Dieu ? Dom Pateau, dans une très belle interview au journal Famille Chrétienne, invite évidemment à une obéissance au pape François, à une obéissance complète et profonde : « Chacun doit corriger dans son comportement ce qui doit l’être. L’obéissance doit être aussi intelligente, simple et prudente (… et) s’exprimer avec une vraie liberté ».

Pour poursuivre cette ligne assurée, voici un extrait des Méditations sur l’Église d’Henri de Lubac. À l’époque où l’auteur les écrit, il est interdit d’enseigner et mis au ban de la profession de théologien. C’est pour lui un temps de souffrance et une épreuve de sa fidélité. Ses mots peuvent nous soutenir, nous aussi. Henri de Lubac sera ensuite réhabilité et deviendra un des grands théologiens du Concile Vatican II.

« C’est Dieu même, Dieu qui se donne à nous le premier pour que nous puissions nous donner à Lui, et dans la mesure où nous L’accueillons en nous, déjà nous ne sommes plus à nous-mêmes. Avant de se vérifier ailleurs, cette loi se vérifie dans l’ordre de la foi. La vérité que Dieu verse en notre intelligence n’est point une vérité quelconque, faite à notre humble mesure humaine. La Vie dont il nous abreuve n’est point une vie naturelle, qui trouverait en nous son aliment. Cette vérité vivante et cette vie véritable ne pénètre donc en nous qu’en nous dépossédant de nous-mêmes, il nous faut mourir à nous-mêmes pour vivre en elle, et cette dépossession, cette mort, ne sont pas seulement les conditions initiales de notre salut : elles sont une face permanente de notre vie renouvelée en Dieu. Or, de cette œuvre indispensable, l’obéissance catholique est l’ouvrière par excellence. Elle assujettit nos pensées et nos vouloirs, non pas aux caprices des hommes, mais à l’obéissance du Christ. (…) Un tel apprentissage n’est jamais terminé. Il est dur à la nature, et les hommes qui se pensent les plus éclairés sont ceux qui en ont le plus besoin ».

le Cardinal Henri de Lubac en 1983

Archives CIRIC

Bref examen de conscience

Peut-être sommes-nous à un de ces carrefours de notre vie où la véritable obéissance, celle qui nous fait mourir à nous-mêmes, est devant nous. Demandons au Seigneur la grâce de la vivre, et mettons-la en pratique tout de suite, en nous posant les questions suivantes :

Côté « forme extra » : Quelle est mon estime de la forme ordinaire du rite romain ? Est-ce que j’y vois la Tradition vivante de l’Église même si mon expérience spirituelle a été structurée à travers la messe  de saint Pie V ? De même que des prêtres diocésains ont fait l’effort d’apprendre la messe ancienne, ai-je fait ce même chemin vers la forme ordinaire ?

Côté « forme ordinaire » : Quel est mon regard sur ceux qui vivent la messe de saint Pie V ? A-t-on suffisamment accueilli dans les paroisses les demandes de fidèles pour offrir régulièrement la forme extraordinaire ? Est-ce que je veille à vivre la messe, comme le Concile le demande, avec dignité et respect ? A-t-on suffisamment veillé à la qualité doctrinale des cours de catéchisme dans les paroisses de nos diocèses ?

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Diocèse de Versailles, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Ordonné en 2016, vicaire à la paroisse de Vélizy-Buc-Jouy-Les Loges. Diplômé de Supélec, il enseigne la théologie morale au séminaire de Versailles. Depuis sept. 2019, il répond à "Pourquoi Padre ?" sur KTOtv. Il anime et coordonne l'équipe du Padreblog.