Microphone

Chrétiens, relevez la tête !

Abbé Grégoire Sabatié-Garat
21 février 2022

Depuis quelques mois, l’Église en France et en Europe traverse un climat particulièrement éprouvant. Pour lutter contre la tentation d’un repli sur soi qui conduirait à oublier la mission fondamentale de l’Église, il nous faudrait retrouver le sens de la parrhèsia chrétienne.

Un spleen dans l’Eglise

«Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle»… cepremiers mots d’un poème de Charles Baudelaire décrivent assez bien le spleen qui semble s’abattre sur la tête de nombreux chrétiens depuis quelques mois, et peut-être en particulier sur les évêques et les prêtres. Ce qui ressort de l’actualité n’est de facto pas franchement enthousiasmant L’Église en Europe ressemble à un vieux corps souffrant : abus sexuels et spirituels commis par des clercs, chute des vocations sacerdotales et religieuses, du nombre de baptêmeset de mariages, etc. En France, sur des plans très différents, la déconcertante « affaire Aupetit » ou les incompréhensions liées à l’application de Traditionis Custodes nous laissent un goût étrange. La confiance fondamentale que donne la foi se mêle en effet à une certaine lassitude et au sentiment que l’Église prend l’eau.

L’Église a-t-elle encore foi en son mystère ?

Nous avons tous déjà fait l’expérience de la souffrance. Le drame de la souffrance est qu’elle risque de nous recentrer sur nous-mêmes. À la souffrance physique s’ajoute une souffrance psychique : on se sent seul et on ne voit plus que notre souffrance ! Le corps souffrant de l’Église en Europe risque ainsi aujourd’hui de se replier sur sa propre souffrance, sur ses propres problèmes et d’oublier que son fondement est le Christ lui-même ! L’Église a-t-elle encore foi en la Lumière qui l’habite ? L’Église a-t-elle encore foi en son propre mystère ? Elle est pourtant bien le Corps dont la Tête est le Sauveur des hommes ! L’Église, qui a raison de revêtir l’habit honteux de la pénitence pour ses manquements passés et présents, osera-t-elle encore proposer au monde avec assurance les moyens d’un salut qu’elle a reçu en héritage ?

Ces questions émergent d’un bref regard sur l’évolution de l’actualité écclésiale depuis bientôt dix ans. En 2013, s’ouvrait le pontificat de François. Nous recevions avec enthousiasme la première exhortatation apostolique de François – La Joie de l’Evangile – comme une feuille de route lumineuse offerte pour guider l’Eglise pour au moins dix ans. Ce texte invitait l’Eglise à une conversion missionnaire, à être « en sortie » pour annoncer joyeusement et avec assurance « la beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus Christ mort et ressuscité » (n. 36). Le Jubilé de la Miséricorde en 2016 avait poursuivi ce bel élan. Aujourd’hui encore, de saints chrétiens – évêques, prêtres, diacres et laïcs – continuent au cœur de chaque diocèse à faire le bien sans faire de bruit. Cependant, depuis quelques mois, l’Église ne semble plus tellement « en sortie » mais souvent repliée sur elle-même. Accablée par sa propre fragilité, la voix de l’Église se fait très discrète, et se retourne parfois contre l’Église elle-même. La manière dont l’Église en Allemagne vit le processus synodal est symptomatique d’une forme de doute systématique de l’Église sur elle-même. La remise en cause du bien-fondé de l’enseignement moral de l’Église et de sa structure hiérarchique y expriment davantage l’influence d’une culture sécularisée quun authentique ressourcement évangélique et théologique. On peut au contraire se féciliter de l’organisation ces derniers jours d’un colloque théologique sur le sacerdoce (baptismal et ministériel) organisé au Vatican dont la démarche est d’affronter les défis actuels non pas à partir des critères « du monde » mais à partir de la Parole de Dieu et de la grande tradition théologique.

saint Paul prêchant à Athènes, Raphaël (Rome)

Retrouver la parrhèsia chrétienne !

La crise de crédibilité que traverse l’institution ecclésiale est sérieuse et il ne s’agit pas de faire comme si rien ne s’était passé. Plus d’humilité, de cohérence, de bon sens et de charitéseront nécessaires pour que l’Église redevienne audibleCependant, mettre la lumière sous le boisseau n’est pas une perspective envisageable. Car l’Église n’appartient pas à ses membres. L’Église ne s’appartient pas puisqu’elle porte en elle le mystère du Christ qu’elle a mission de communiquer au monde. Alors comment l’Église peut-elle encore assurer sa mission avec audace dans le contexte que nous traversons ? Le Nouveau Testament emploie le mot grec parrhèsia pour qualifer l’assurance ou la liberté de parole avec laquelle le Christ et les apôtres ont proclamé l’Évangile. Le contexte dans lequel ce mot est employé est très riche d’enseignement. En effet, Jésus parle avec parrhèsia lorsquil annonce pour la première fois sa passion, sa mort et sa résurrection ! « Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite. Jésus disait cette parole avec parrhèsia » (Mc 8,32). La prédication de saint Paul à Rome à la fin des Actes des Apôtres présente la même assurance. Alors qu’il affrontait des oppositions à sa prédication, alors qu’il vivait sous surveillance militaire, Paul « annonçait le règne de Dieu et il enseignait ce qui concerne le Seigneur Jésus Christ avec une entière parrhèsia » (Ac 28,31). La parrhèsia chrétienne n’a donc rien à voir avec une suffisance trop sûre d’elle-même : elle est au contraire une parole éprouvée par la souffrance, qui tire sa puissance de la mort et la résurrection du Christ. Aurons-nous l’audace de continuer à annoncer Jésus-Christ en parole et en actes, à temps et à contre-temps ?

Chrétiens, relevez donc la tête ! Le Saint-Esprit vous revêt de cette parrhèsia que rien ne pourra éteindre, car cette assurancene vient pas de nous-même mais du Christ ! Oui, l’Église souffre. Mais cette souffrance ne doit pas tourner nos yeux vers le désespoir de nos insuffisances mais vers le Christ : « ils regarderont vers Celui qu’ils ont transpercé » (Za 12,10).

Abbé Grégoire Sabatié-Garat

Abbé Grégoire Sabatié-Garat

Diocèse de Versailles. Ordonné en 2020. Diplômé de l’Essec, licencié en philosophie. Actuellement en mission d’études à Rome (licence en Écriture Sainte). Supporter du PSG et mélomane.

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