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Dialoguer sur l’humain : mission impossible ?

Publié le 27 Juin 2019 à 18:04 Culture Aucun commentaire

Un horizon bouché : voilà la sensation qui nous envahit quand les sujets sociétaux sont abordés dans les médias. Comment dialoguer ? Comment réagir ? Comment argumenter, être entendu et – mieux encore – être compris ?

Il y a quelques jours, un débat à la radio traitait du sujet de la PMA pour toutes. Les chroniqueurs étaient d’accord entre eux, quand une juriste, qui se définissait comme « progressiste par ailleurs », émit l’idée que construire une société sans papa n’était pas juridiquement simple ni peut-être même souhaitable. Pour les autres, cette opinion était déjà au-delà de ce qu’il était possible d’affirmer. Et la courageuse dut battre en retraite dans l’espace du correct.

Je retrouve la même impression d’étroitesse dans les discussions avec les lycéens de l’aumônerie. Il y a entre nous un beau lien de confiance ; ils ont par ailleurs un appétit féroce pour les échanges en profondeur sur le sens de la vie, l’amour, la sexualité… Malgré cela, leur logiciel interne n’est pas ouvert à une pensée libre. Les mots du politiquement correct s’assemblent en eux comme un mur que même une réflexion apaisée ne permet pas de franchir.

La question qui se pose aujourd’hui est donc la suivante : comment pouvons-nous créer l’espace qui nous manque pour transmettre notre regard sur l’humanité ?

Redevenir philosophes

La première piste consiste à se réapproprier les grands concepts de la philosophie qui rendent compte de l’identité de l’être humain. Presque immédiatement apparaît le mot de nature et avec lui, une double difficulté.

D’abord, la nature est précisément ce que le progressisme sociétal cherche à abattre. Choisir comme stratégie la mise en évidence de la cible, n’est-ce pas donner à ceux que nous cherchons à convaincre un avantage décisif dans le combat ?

Deuxièmement, nous avons grandi dans un monde qui a rejeté l’idée de nature. Il en résulte souvent une certaine maladresse dans nos explications. Si le travail personnel philosophique reste essentiel, je ne pense pas qu’il permette de libérer l’espace dont nous avons besoin pour transmettre l’anthropologie chrétienne. Au lieu de chercher à remplir maladroitement des coquilles qui sont vides de sens pour nos contemporains, comment transmettre notre vision de l’homme ?

La voie du beau révèle le vrai

Une deuxième voie s’offre peut-être à nous : changer de registre. Plutôt que de nous situer dans la confrontation conceptuelle qui est perdue d’avance pour la société médiatique, et peu performante pour la transmission pédagogique, pourquoi ne pas revisiter ce qui constitue l’être humain à travers d’autres formes du langage, en particulier le théâtre et la poésie ?

Cette stratégie a un double objectif. En choisissant la contemplation, on se décide d’abord pour l’humilité : la première visée est notre approfondissement personnel. Si les concepts sont difficiles à manipuler, la contemplation de l’homme en Dieu est toujours accessible pour celui qui accepte de se déchausser (comme Moïse au buisson ardent) et d’être déplacé par la parole divine. Le second objectif est de nous préparer à la rencontre avec nos contemporains. Les personnalités marquantes dans l’espace médiatique sont celles qui rayonnent d’autre chose qu’elles-mêmes.

Ce fut la voie choisie par celui qui allait devenir saint Jean-Paul II. Le géant de l’anthropologie chrétienne avait d’abord composé un triptyque théâtral pour contempler les grandes relations qui définissent l’humanité. Dans Frère de notre Dieu, il abordait la réalité de la fraternité universelle. Dans La Boutique de l’orfèvre, il mettait en scène la conjugalité dans toute sa complexité. Dans Rayonnement de la paternité, voici Adam qui refuse d’être père à la manière de Dieu ; voici l’enfant qui se débat avec cette absence ; voici « la Mère » qui veut libérer les relations embourbées. Karol Wojtyła explicite sa démarche : « La figure (du héros) s’appuiera sur la conscience de chacun de nous, sur le fond d’une réalité à plusieurs visages. C’est à travers tel ou tel aspect de cette réalité qu’il s’unira à nous, deviendra quelqu’un de proche et d’important. Nous serons amenés à puiser dans les richesses concrètes de son humanité afin d’y retrouver cette lueur particulière qui éclaire le sombre fond de la réalité par laquelle il va s’unir à nous ». Le choix d’un verbe poétique et d’une forme théâtrale, en personnifiant les relations vitales qui habitent le coeur de tout homme, possède le pouvoir concret de transformer les coeurs et d’ouvrir un espace jusqu’alors trop étroit et parfois fermé.

A la veille d’une rentrée sociétale chargée, nous avons la possibilité de choisir cette voie de préparation intérieure, de faire le détour par la beauté qui nous ouvre à la vérité sur l’homme et d’approfondir en nous ce que l’incarnation du Fils de Dieu dévoile de notre humanité. Et si c’était la condition pour que notre témoignage soit plus crédible dans le monde, pour que les jeunes générations reçoivent le trésor que l’Église « experte en humanité » reçoit sans cesse de la lumière de Dieu ?

À propos de l'auteur :

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Abbé Jean-Baptiste Bienvenu

Diocèse de Versailles, prêtre de la communauté de l’Emmanuel (emmanuel.info). Ordonné en 2016, vicaire à la paroisse de Vélizy-Buc-Jouy-Les Loges, professeur de théologie morale au séminaire de Versailles.