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Halte au feu !

Publié le 11 Sep 2016 à 13:42 Politique 16 commentaires

Les primaires de la droite et du centre ont commencé, en attendant celles de la gauche. La campagne des présidentielles suivra. Mais il faut dès maintenant revenir avec franchise sur un point essentiel : il semble urgent que les catholiques offrent le témoignage de leur capacité à faire de la politique autrement, c’est-à-dire sans tomber dans la violence et les attaques personnelles qui divisent, qui blessent profondément notre communauté et réduisent à néant notre capacité de rayonnement.

Pour cela, il serait temps d’arrêter d’absolutiser ce qui ne l’est pas. Surtout en politique. Nous, chrétiens, avons soif d’absolu, mais nous avons tendance à tout absolutiser. Le risque est de ne pas supporter qu’un de nos frères chrétiens fasse un choix politique différent du nôtre. Certains hurlent vite à la trahison, d’autres excommunient à tour de bras. Nous offrons alors ensemble le spectacle désolant d’une communauté qui se déchire, comme si nous pouvions nous permettre ce luxe. C’est assez navrant et cela doit bien faire rire nos adversaires.

Les raisons de tout engagement

Soyons clairs, les chrétiens qui s’engagent courageusement et généreusement en politique poursuivent le même but : servir le bien commun. Cessons d’en douter. Pourquoi ce soupçon permanent et ces jugements d’intention ? Qui sommes-nous pour sonder les reins et les cœurs ? Cette finalité – servir le bien de tous et la dignité de chaque personne humaine – est un absolu qui fonde tous nos engagements.

Mais le choix des moyens pour y arriver ne relève pas de l’absolu. Comment faire avancer la culture de vie ? Comment promouvoir la famille ? Comment défendre notre pays ? Comment résoudre le drame du chômage ? Comment répondre aux défis de l’islam ? Comment protéger les plus fragiles et soutenir les plus pauvres ? Comment retrouver le chemin de la transmission d’une culture ? Tous, nous avons  ces objectifs et ces questions en commun. Maintenant, quel parti, quel candidat, quelle structure, quel programme, quelle stratégie pour permettre de progresser pas à pas sur chacun de ces points ? Chacun discerne en conscience et peut en arriver à des conclusions différentes. Voilà ce qui légitime un certain pluralisme chez les catholiques, non sur les intentions mais bien sur la stratégie politique mise en œuvre.

Raison garder

Ce discernement au niveau des moyens est d’ordre prudentiel. Il n’est pas infaillible. Les choix qui en résultent sont forcément discutables. Parce qu’il doit s’engager, le chrétien accepte de choisir un camp. Mais il sait que ce camp n’est pas « sacré ». Il en va ainsi du choix d’adhérer à tel parti, de travailler auprès de tel élu, de soutenir tel candidat à la primaire. Ce qui est sacré, c’est la Vérité que nul ne possède mais que nous essayons de servir malgré nos limites.

Exemple d’application ces jours-ci : Sens Commun. Le choix d’adhérer à ce genre de formation au sein d’un parti comme « Les Républicains », tout comme le choix de cette formation de soutenir tel candidat à la primaire, relève de l’ordre des moyens.

Inutile de rentrer dans le débat – ce n’est pas mon rôle de prêtre – ou de savoir si le bureau de Sens Commun a fait un bon choix ou une erreur. Il y a des raisons légitimes de penser l’un et l’autre. Mais ce qui est juste insupportable, ce sont les attaques personnelles pathétiques – je pense à un site qui a publié un photomontage particulièrement vulgaire et dégradant – les excommunications et les discours excessifs que tout cela occasionne. Sur Internet, un chroniqueur a illustré sa tribune (qui fustigeait le choix de Sens Commun) par un tableau représentant le baiser de Judas trahissant le Christ ! Rien de moins…

Mais où est-on ? Qui se prend pour qui ? Qui ose comparer une stratégie politique, même éventuellement erronée ou imprudente, avec la trahison de Judas qui livra le fils de Dieu ? C’est tellement révélateur, chez certains, de la perte du sens de toute mesure. La passion de l’engagement politique n’excuse pas tout. Je regrette d’ailleurs avec la même force les excommunications ou le dénigrement qui s’abattent si facilement sur ceux qui soutiennent tel autre candidat, sur ceux qui s’engagent au sein du PCD, du FN, de l’UDI ou du PS, sur ceux qui font le choix d’un engagement non partisan… ça suffit !

Notre idéal : servir

Comme prêtre, et comme chacun de mes confrères, j’ai à cœur de rencontrer tout le monde, d’accompagner chacun dans son engagement. Je peux témoigner de la générosité de beaucoup d’entre vous, de votre droiture d’intention, de votre courage. Je suis le témoin des coups que vous prenez et des blessures occasionnées. Et pourtant, animés du même idéal, de cette même générosité, de ce même courage, vous faites des choix de parti politique ou de candidats souvent fort différents. Pourquoi faudrait-il nier que c’est possible ? Pourquoi faudrait-il perdre tant de temps et d’énergie à se garder de ses frères et à se justifier auprès d’eux ? Pourquoi accuser si facilement de reniement celui que je ne connais pas, que je n’ai pas rencontré, que je n’ai pas pris le temps d’écouter ? Pourquoi ces mots définitifs alors qu’il faudra bien se rassembler face à cette idéologie libertaire qui – elle – nous met tous dans le même panier ?

Disons-le aussi : ces excommunications sont encore plus pénibles et injustes lorsqu’elles viennent de commentateurs « restés sur le banc de touche » ou « dans leur canapé » pour reprendre les mots du Pape. Distribuer les cartons rouges est si facile depuis son écran… Entrer sur le terrain politique, c’est au contraire se confronter à des choix et des discernements difficiles. C’est accepter l’inconfort moral, car aucun parti n’est parfait, aucun candidat n’est idéal, aucune solution n’est évidente. Agir impose pourtant de faire des choix dans un système bien imparfait.

Un a priori de bienveillance

Cela ne veut pas dire que ces choix n’ont aucune portée morale. Cela ne vaut pas dire que tout se vaut, que tout est relatif. Nous aurons un jour à rendre compte de ces choix. Mais cela veut dire qu’un chrétien qui ose s’engager en politique devrait a priori pouvoir compter sur la bienveillance de ses frères. Cela veut dire qu’on devrait pouvoir entre nous garder cette bienveillance au-delà des différences d’approche et de stratégie. Il est extrêmement précieux, justement, que les chrétiens soient capables de se retrouver sur ce qu’ils ont en commun – ce désir de servir la personne humaine – au-delà de leurs choix partisans. Qu’ils offrent l’exemple d’hommes et de femmes capables d’assumer des désaccords de méthode ou de stratégie parfois importants, tout en manifestant un respect pour l’engagement de l’autre. Qu’ils puissent continuer à échanger, se rencontrer, s’écouter malgré leurs choix parfois opposés. Qu’ils puissent se réjouir lorsque les choses vont dans le bon sens, d’encourager le bien où qu’il se fasse. Le combat des idées ne peut jamais devenir un combat contre les personnes. C’est encore plus vrai entre chrétiens.

Je ne suis pas naïf. L’engagement politique est un engagement passionné, et le combat politique restera rude. Raison de plus pour que les chrétiens s’y investissent avec l’ambition de s’y distinguer par leurs convictions, mais aussi par leur façon de les défendre. Qu’ils se fassent remarquer positivement par leur façon d’être et d’agir. Je me réjouis s’il y a des chrétiens partout. Je veux croire que là où il y aura des chrétiens engagés, le bien commun, et surtout l’Evangile, progressera. Plus ou moins vite. Plus ou moins visiblement. Mais forcément mieux que s’il n’y avait aucun chrétien. Cessons de nous déchirer sur des options stratégiques différentes, prenons acte des choix faits en conscience par chacun, faisons confiance au désir de nos frères de servir, là où ils se sont engagés, ce bien que nous avons en commun. Osons croire que ce pluralisme qui nous agace souvent, pourrait même être une force et une chance, si l’on écoute le Bienheureux Frédéric Ozanam :  » je pense qu’on est plus fort quand on est plus nombreux, quand on combat en plusieurs régiments, et sur plusieurs points à la fois. Je ne voudrais pas qu’il y eût un parti catholique, parce qu’alors il n’y aurait plus une nation qui le fût, parce que nous réaliserions, pour ainsi dire, le vœu de Caligula : nous n’aurions qu’une tête afin qu’on pût l’abattre d’un seul coup » (Frédéric Ozanam, Lettre à François Lallier, 17 juin 1845).

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Pour aller plus loin, voici trois extraits du Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise (2006) :

§ 568 : Le fidèle laïc est appelé à discerner, dans les situations politiques concrètes, les pas qu’il est possible d’accomplir de façon réaliste pour mettre en pratique les principes et les valeurs morales propres à la vie sociale. Ceci exige une méthode de discernement personnel et communautaire, articulée autour de certains points nodaux : la connaissance des situations, analysées avec l’aide des sciences sociales et des instruments adéquats ; la réflexion systématique sur les réalités, à la lumière du message immuable de l’Évangile et de l’enseignement social de l’Église ; le discernement des choix tendant à faire évoluer positivement la situation présente. De la profondeur de l’écoute et de l’interprétation de la réalité peuvent naître des choix opérationnels concrets et efficaces ; toutefois, il ne faut jamais leur attribuer une valeur absolue, car aucun problème ne peut être résolu de façon définitive : « La foi n’a jamais prétendu enfermer les éléments socio-politiques dans un cadre rigide, ayant conscience que la dimension historique dans laquelle vit l’homme impose de tenir compte de situations imparfaites et souvent en rapide mutation ».

 § 573 : Un domaine particulier de discernement pour les fidèles laïcs concerne le choix des instruments politiques, à savoir l’adhésion à un parti et aux autres expressions de la participation politique. Il faut effectuer un choix cohérent avec les valeurs, en tenant compte des circonstances effectives. En tout cas, tout choix doit être enraciné dans la charité et tendre à la recherche du bien commun. Les requêtes de la foi chrétienne sont difficilement repérables dans un unique groupement politique : prétendre qu’un parti ou une mouvance politique correspond complètement aux exigences de la foi et de la vie chrétienne engendre de dangereuses équivoques. Le chrétien ne peut pas trouver un parti qui corresponde pleinement aux exigences éthiques qui naissent de la foi et de l’appartenance à l’Église : son adhésion à une formation politique ne sera jamais idéologique, mais toujours critique, afin que le parti et son projet politique soient encouragés à créer les conditions propices à la réalisation du véritable bien commun, y compris la fin spirituelle de l’homme.

§ 574 : En tout cas, « personne n’a le droit de revendiquer d’une manière exclusive pour son opinion l’autorité de l’Église » : il faut plutôt que les croyants « cherchent à s’éclairer mutuellement, qu’ils gardent entre eux la charité et qu’ils aient avant tout le souci du bien commun ».

 

À propos de l'auteur :

Abbé Grosjean

Abbé Grosjean

40 ans. Diocèse de Versailles. Ordonné prêtre en 2004. Curé de la paroisse de Saint-Cyr-l’École. Responsable des questions politiques, de bioéthique et d'éthique économique pour le diocèse de Versailles. Auteur de "Aimer en vérité" (Artège, 2014) et "Catholiques, engageons-nous !" (Artège 2016).