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Le cardinal et le rabbin

Publié le 08 Nov 2012 à 19:05 Société 6 commentaires

Ce sont les grands hommes du moment : le cardinal André Vingt-Trois, président de la conférence des évêques et Gilles Bernheim, le grand rabbin de France. Dans la bataille qui s’annonce pour s’opposer au projet de loi visant à favoriser le mariage et l’adoption pour les personnes de même sexe leurs déclarations interrogent, informent et interpellent. Retour sur des propos qui invitent à réfléchir … et à agir !

Le premier texte est sans nul doute l’homélie du cardinal aux parlementaires, réunis comme chaque année dans la basilique Sainte-Clotilde qui jouxte l’Assemblée Nationale. Le 30 octobre dernier, Monseigneur Vingt-Trois y a lancé un appel vigoureux.

« Dans la vie d’un pays, il est des sujets qui engagent la vie personnelle des citoyens et qui ne dépendent pas simplement d’une majorité électorale, même si elle était importante. Au printemps dernier, les électeurs ont désigné le Président de la République et les députés pour engager de nouvelles orientations politiques. Je ne pense pas que l’organisation des mœurs conjugales et de la transmission de la filiation fassent partie des éléments d’une alternance politique. Elle engage trop profondément l’avenir de la société pour n’être qu’une conséquence automatique d’une élection. C’est pourquoi dans les débats parlementaires qui vont très probablement s’ouvrir sur le mariage ou sur la fin de la vie ou sur la révision des lois de bioéthique, il serait choquant pour la démocratie que les parlementaires ne disposent pas de leur liberté de vote ».

Liberté de vote qui ferait honneur à la politique en plaçant la conscience de nos élus au premier plan et soulignerait, on l’espère, la fidélité à des convictions. Que penser en effet de ceux et celles qui aujourd’hui revendiquent le « mariage pour tous » et disaient hier « qu’on ne redéfinit pas le droit familial, les rapports entre parents et enfants, comme on baisse un taux de TVA. […] Rien n’est pire que de légiférer dans la précipitation et sous l’influence médiatique » (Jean-Marc Ayrault en 2004).

L’homme politique est toujours celui qui sait s’affranchir des modes et des conformismes. « Face à ces grands enjeux, poursuit le cardinal, c’est à la conscience personnelle du responsable politique d’exercer ses choix avec liberté et courage. La liberté doit se gagner et se défendre face aux lobbies qui saturent les espaces de communication. La liberté doit résister au conformisme de la pensée « prête à porter » qui évite de trop s’interroger. Elle suppose de ne pas s’en remettre à l’avis de tel ou tel supposé spécialiste. Le courage est nécessaire quand il s’agit pour le responsable politique de prendre ses distances par rapport à son entourage idéologique ou à son parti et d’exposer son image publique. Au cours des dernières semaines, plusieurs l’ont déjà manifesté. N’est-ce pas ce à quoi l’on reconnaît les hommes et les femmes de conviction : leur capacité à se prononcer en vérité devant leur conscience et devant les hommes ? « .

L’archevêque de Paris a pu délivrer un second appel à Lourdes quelques jours plus tard, lors de son discours inaugural à l’assemblée annuelle des évêques. Assurés d’entendre des mots forts, les journalistes avaient fait le déplacement, plus nombreux qu’à l’accoutumée. Ils n’ont pas été déçus.

« Contrairement à ce que l’on nous présente, le projet législatif concernant le mariage n’est pas simplement une ouverture généreuse du mariage à de nouvelles catégories de concitoyens, c’est une transformation du mariage qui toucherait tout le monde. Ce ne serait pas le « mariage pour tous » (étrange formule qu’il ne faut sans doute pas prendre au pied de la lettre !). Ce serait le mariage de quelques-uns imposé à tous. Les conséquences qui en découlent pour l’état civil en sont suffisamment éloquentes : a-t-on demandé aux citoyens s’ils étaient d’accord pour ne plus être le père ou la mère de leur enfant et ne devenir qu’un parent indifférencié : parent A ou parent B ? (…) Alors que l’on prescrit la parité stricte dans de nombreux domaines de la vie sociale, imposer, dans le mariage et la famille où la parité est nécessaire et constitutive, une vision de l’être humain sans reconnaître la différence sexuelle serait une supercherie qui ébranlerait un des fondements de notre société et instaurerait une discrimination entre les enfants ».

Quelques jours plus tard, le discours de clôture lançait un nouvel appel : « que les catholiques de notre pays sachent que leurs évêques les encouragent à parler, à écrire, à agir, à se manifester… Ils ont le droit de témoigner de ce qui, dans la lumière de notre foi et selon la logique de la raison et du bon sens, leur semble essentiel pour le présent et pour l’avenir. Nous regrettons que le choix du gouvernement polarise tellement les attentions sur un sujet qui finalement reste second, si l’on tient compte des préoccupations prioritaires qui assaillent beaucoup de nos concitoyens en raison des conséquences de la crise économique et financière : fermeture d’entreprises, hausse du chômage, précarité croissante des familles les plus fragiles, etc. ».

Une contribution toute aussi remarquable a été l’essai (25 pages) publié par le grand rabbin de France Gilles Bernheim. On peut prédire que son argumentation – percutante et lumineuse – servira de document de fond à tous ceux qui, croyants ou non, combattent le projet de loi gouvernemental. Il faut lire ce document sans tarder. Intitulé « ce que l’on oublie souvent de dire » il analyse et décrypte avec sagesse et clairvoyance, loin de la dialectique pour/contre. « Ce qui pose problème dans la loi envisagée, dit le grand rabbin, c’est le préjudice qu’elle causerait à l’ensemble de notre société au seul profit d’une infime minorité, une fois que l’on aurait brouillé de façon irréversible trois choses :
– les généalogies en substituant la parentalité à la paternité et à la maternité,
– le statut de l’enfant, passant de sujet à celui d’un objet auquel chacun aurait droit,
– les identités où la sexuation comme donnée naturelle serait dans l’obligation de s’effacer devant l’orientation exprimée par chacun, au nom d’une lutte contre les inégalités, pervertie en éradication des différences.
Ces enjeux doivent être clairement posés (…) Ils renvoient aux fondamentaux de la société dans laquelle chacun d’entre nous a envie de vivre ».

Après la déclaration toute récente du Conseil Français du Culte Musulman, le gouvernement a hélas réussi une prouesse assez rare pour être soulignée : se mettre à dos toutes les religions.

[Addendum avril 2013 : Gilles Bernheim a reconnu que l’intégralité de l’étude qu’il a publiée n’était pas de sa plume et qu’il avait partiellement emprunté des arguments à d’autres auteurs, sans prendre le soin de le signaler. Son essai demeure, selon nous, une synthèse intéressante et stimulante pour la pensée].

 

À propos de l'auteur :

Abbé Pierre Amar

Abbé Pierre Amar

Diocèse de Versailles, ordonné en 2002. Licencié en droit et en théologie. Auteur de spectacles pour les familles (www.santosubito.fr et www.princedudesert.fr) et de "Internet, le nouveau presbytère" (Artège, 2016) et "Hors Service" (Artège 2019). De 2013 à 2018, il anime l'émission "un prêtre vous répond" sur Radio Notre-Dame (FM 100.7).