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Amoris Laetitia : la joie d’aimer, entre chemin et idéal

Publié le 08 Avr 2016 à 20:21 Église 6 commentaires

Le pape François nous avait habitués à des textes longs et complets. Le moins que l’on puisse dire est qu’il nous livre encore une production massive (325 numéros, 200 pages !). Devant cette prose fleuve, nous pourrions vite nous sentir perdus, en risquant d’abîmer sa pensée en la résumant en quelques lignes. Certains médias s’empressent d’ailleurs de n’en tirer que les réponses aux questions qu’ils se posaient.

Pourtant Amoris Laetitia n’est pas une simple réponse à de simples questions, mais bien une proposition large, riche et exaltante. Le pape François est conscient de la longueur de son texte et il invite à une lecture qui ne soit pas « générale et hâtive » (n°7). Voici donc quelques impressions générales qui veulent vous encourager à une lecture patiente de ce beau texte.

La joie, toujours la joie !

Les deux précédents textes du pape, Evangelii Gaudium et Laudato si’ étaient placés sous le signe de la joie, joie de l’Évangile partagé et vécu, joie de l’action de grâce pour la nature belle et fragile. Ici, c’est encore la joie qui est convoquée par le pape pour qualifier l’amour dont il nous parle. Le monde inquiet où nous vivons se désespère parfois d’un amour qui est souvent marqué par des revendications, des risques et des violences. Toute l’exhortation est pourtant à l’inverse, traversée d’une joie immense et d’une action de grâce pour l’amour que tous sont invités à vivre. Dans un enthousiasme missionnaire, l’Église est encouragée à proposer le chemin de l’amour heureux qui se vit dans le mariage et dans la famille, non comme une contrainte légale et nécessaire mais comme une chance et une aventure qui libère et réjouit.

Le pape reconnaît une tendance qui a pu être celle de certains à réduire la vision du mariage et de l’amour à des règles, une sorte de « code de la route » qui conduit à un jugement du monde et à une condamnation systématique de son effondrement spirituel et moral (n°35). Pour que la parole de l’Église fasse grandir le désir de l’amour, il invite donc à voir le monde en vérité sans en cacher les rudesses et les fautes, mais aussi à dire l’amour de manière à ce qu’il soit toujours désirable comme défi heureux.

Regard réaliste sur le monde

Le pape François ne mâche pas ses mots sur les situations injustes dans le monde. Il dénonce les signes d’un monde dur et parfois triste (inégalités, prostitution, affaiblissement de la foi, précarisation des familles, violences faites aux femmes et aux enfants, etc.). Il ne fait aucune concession à ce que l’époque actuelle propose de faux et de blessant sur l’amour (culture du provisoire, pornographie, démission de l’éducation, recherche du plaisir sexuel pour lui-même, etc.). Il prend même le risque de réaffirmer les positions clivantes de l’Église en matière de morale sexuelle et familiale (condamnation de l’avortement, du recours systématique aux moyens de contraception, “mariage” homosexuel, etc.).

La proposition d’un amour joyeux n’est pas un amour au rabais, selon les normes du politiquement correct ou de la pensée unique, mais bien un amour provenant de Dieu et ramenant à Dieu. Ce qui ne fait pas grandir l’homme dans son intégralité ne peut être promu comme vrai chemin de liberté. Il ne se prive pas de le dire.

Regard d’espérance sur l’amour

Cependant tout le corps du texte est empreint d’une profonde bienveillance qui dépasse largement un langage d’anathèmes. Le pape n’écrit pas pour déplorer ce qui serait, mais pour conduire à plus, à mieux. Cette exhortation est belle parce qu’elle propose à tout homme de découvrir qu’en lui résonne l’appel à aimer malgré les faiblesses, les situations blessées et complexes qui le tourmentent. Les journaux n’attendent que des réponses à des requêtes, sur les divorcés remariés, sur les homosexuels, sur des idées fausses de la liberté. Le pape ne répond pas sur ce mode, mais sur celui de la contemplation d’un mystère qui dépasse de loin les simples aspirations premières de l’homme. L’amour dont parle le pape, l’amour auquel Dieu nous prépare, est bien plus grand que notre cœur et nous sommes faits pour l’atteindre. Pour cela, il propose une véritable réforme de la vie affective et amoureuse. Il ne s’agit pas de prendre ce que je veux quand je veux mais d’entrer dans une patience qui permet de façonner l’amour vrai et qui dure. À ceux qui ne pensent le mariage que dans un cadre juridique et une demande de droits, le pape répond par le langage de la plénitude et l’invitation à aimer toujours plus. Voilà qui implique une conversion de la manière d’aimer, mais aussi de la manière dont nous, catholiques, regardons l’amour. La mise en garde est claire : nous pourrions risquer de dégoûter du mariage et de l’amour en restant dans le raisonnement juridique et pharisien de la règle, alors qu’au contraire, en vivant l’écoute patiente et compatissante, nous pouvons vivre la miséricorde pédagogique du Christ.

Un texte clivant ?

Bien sûr, certains ne manqueront pas de s’inquiéter. A lire les analyses, c’est déjà le cas ! Pour les uns le Pape ne va pas assez loin dans la nouveauté, la « bombe » attendue fait pshiiit. Pour les autres il ne rappelle pas assez la règle et prend le risque de laisser trop de place au discernement personnel, ou à l’interprétation de chacun. Comme tous les textes du Magistère, celui-ci doit être lu à la lumière de ceux qui l’ont précédé. D’ailleurs le Pape cite beaucoup saint Jean-Paul II et Benoît XVI. Le Pape veut renvoyer dos à dos le laxisme et le rigorisme, en nous forçant à avancer sur la ligne de crête d’un idéal qui n’oublie pas la miséricorde. Ce n’est jamais facile d’avancer sur une telle ligne de crête ! C’est tout l’enjeu de l’accompagnement, qui ne peut se réduire à des réponses simplistes. On ne comprend cet état d’esprit qu’en lisant le texte dans son ensemble, et cela ne se résume pas vraiment en 140 caractères. Mais c’est bien l’esprit du texte. Pour notre part, nous voulons accueillir ce texte du Magistère avec confiance et bonne volonté, en nous laissant peut-être parfois bousculer, mais aussi et surtout émerveiller et encourager par les intuitions pastorales souvent très personnelles du Pape. Il s’y révèle plus que jamais comme un bon pasteur, un père qui ne laisse décidément personne indifférent.

Ayons tous le courage de lire ce texte pour en tirer du fruit, pour raffermir en nous l’espérance de pouvoir aimer d’un amour divin ! Puissions-nous toujours mieux comprendre avec saint Bernard de Clairvaux que « la mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure » !

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À propos de l'auteur :

Abbé de Chaillé

30 ans, ordonné prêtre en 2013 pour le diocèse de Versailles, vicaire à Notre-Dame de Versailles après avoir obtenu un master en théologie à la faculté des jésuites de Paris.

  • Na Thalene

    « l’Amour dont parle le Pape, l’Amour auquel Dieu nous prépare(…), nous sommes faits pour l’atteindre. » Merci pour cette phrase qui sonne comme un réveil joyeux, comme une vivante et vibrante alarme l’heure venue de suivre le Christ.

    • gaultierdechaille

      Amen !!!

  • Origene

    Merci mon Père. Juste une précision : « la mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure » vient de St Augustin, pas de St Bernard.

    • gaultierdechaille

      En fait elle fut connue en raison de sa reprise par saint Bernard dans son traité de l’amour de Dieu. Il fait un emprunt à saint Augustin qui lui-même semble emprunter à Origène, mais vu votre pseudo j’imagine que vous le saviez déjà ! 🙂

  • Thomas Michelet

    Attention à ne pas comprendre le « chemin » et « l’idéal » dans le sens d’une double moralité, dénoncée par Amoris laetitia. Ce serait la « gradualité de la loi », également dénoncée par Amoris laetitia, à la suite de Familiaris consortio, et non la « loi de gradualité » qui est le cadre pastoral et herméneutique de ce texte.

    • Manuela Perez

      Bonjour Monsieur Michelet
      Pourriez-vous avoir pitié d’une âme simple et expliquer en termes accessibles au commun des mortels ce que vous voulez dire ? Tout le monde n’a pas votre culture mais cela n’empêche pas la curiosité d’esprit et le désir de comprendre.
      Manuela Pérez